lundi 24 avril 2017

LA FOLLE (Guy de Maupassant)


À Robert de Bonnières

Tenez, dit M. Mathieu d'Endolin, les bécasses me rappellent une bien sinistre anecdote de la guerre.
Vous connaissez ma propriété dans le faubourg de Cormeil. Je l'habitais au moment de l'arrivée des Prussiens.
J'avais alors pour voisine une espèce de folle, dont l'esprit s'était égaré sous les coups du malheur. Jadis, à l'âge de vingt-cinq ans, elle avait perdu, en un seul mois, son père, son mari et son enfant nouveau- né.
Quand la mort est entrée une fois dans une maison, elle y revient presque toujours immédiatement, comme si elle connaissait la porte.
La pauvre jeune femme, foudroyée par le chagrin, prit le lit, délira pendant six semaines. Puis, une sorte de lassitude calme succédant à cette crise violente, elle resta sans mouvement, mangeant à peine, remuant seulement les yeux. Chaque fois qu'on voulait la faire lever, elle criait comme si on l'eût tuée. On la laissa donc toujours couchée, ne la tirant de ses draps que pour les soins de sa toilette et pour retourner ses matelas.
Une vieille bonne restait près d'elle, la faisant boire de temps en temps ou mâcher un peu de viande froide. Que se passait-il dans cette âme désespérée ? On ne le sut jamais ; car elle ne parla plus. Songeait- elle aux morts ? Rêvassait-elle tristement, sans souvenir précis ? Ou bien sa pensée anéantie restait-elle immobile comme de l'eau sans courant ?
Pendant quinze années, elle demeura ainsi fermée et inerte.

La guerre vint ; et, dans les premiers jours de décembre, les Prussiens pénétrèrent à Cormeil.
Je me rappelle cela comme d'hier. Il gelait à fendre les pierres ; et j'étais étendu moi-même dans un fauteuil, immobilisé par la goutte, quand j'entendis le battement lourd et rythmé de leurs pas. De ma fenêtre, je les vis passer.
Ils défilaient interminablement, tous pareils, avec ce mouvement de pantins qui leur est particulier. Puis les chefs distribuèrent leurs hommes aux habitants. J'en eus dix-sept. La voisine, la folle, en avait douze, dont un commandant, vrai soudard, violent, bourru.
Pendant les premiers jours tout se passa normalement. On avait dit à l'officier d'à côté que la dame était malade ; et il ne s'en inquiéta guère. Mais bientôt cette femme qu'on ne voyait jamais l'irrita. Il s'informa de la maladie ; on répondit que son hôtesse était couchée depuis quinze ans par suite d'un violent chagrin. Il n'en crut rien sans doute, et s'imagina que la pauvre insensée ne quittait pas son lit par fierté, pour ne pas voir les Prussiens, et ne leur point parler, et ne les point frôler.
Il exigea qu'elle le reçût ; on le fit entrer dans sa chambre. Il demanda d'un ton brusque :
« Je vous prierai, matame, de fous lever et de tescentre pour qu'on fous foie. »
Elle tourna vers lui ses yeux vagues, ses yeux vides, et ne répondit pas.
Il reprit :
« Che ne tolérerai bas d'insolence. Si fous ne fous levez bas de ponne volonté, che trouverai pien un moyen de fous faire bromener tout seule. »
Elle ne fit pas un geste, toujours immobile comme si elle ne l'eût pas vu.
Il rageait, prenant ce silence calme pour une marque de mépris suprême. Et il ajouta :
« Si vous n'êtes pas tescentue temain... »
Puis, il sortit.
Le lendemain, la vieille bonne, éperdue, la voulut habiller ; mais la folle se mit à hurler en se débattant. L'officier monta bien vite ; et la servante, se jetant à ses genoux, cria :
« Elle ne veut pas, monsieur, elle ne veut pas. Pardonnez-lui ; elle est si malheureuse. »
Le soldat restait embarrassé n'osant, malgré sa colère, la faire tirer du lit par ses hommes. Mais soudain il se mit à rire et donna des ordres en allemand.
Et bientôt on vit sortir un détachement qui soutenait un matelas comme on porte un blessé. Dans ce lit qu'on n'avait point défait, la folle, toujours silencieuse, restait tranquille, indifférente aux événements tant qu'on la laissait couchée. Un homme par-derrière portait un paquet de vêtements féminins.
Et l'officier prononça en se frottant les mains :
« Nous ferrons pien si vous ne poufez bas vous hapiller toute seule et faire une bétite bromenate. »
Puis on vit s'éloigner le cortège dans la direction de la forêt d'Imauville.
Deux heures plus tard les soldats revinrent tout seuls.
On ne revit plus la folle. Qu'en avaient-ils fait ? Où l'avaient-ils portée ! On ne le sut jamais.

La neige tombait maintenant jour et nuit, ensevelissant la plaine et les bois sous un linceul de mousse glacée. Les loups venaient hurler jusqu'à nos portes.
La pensée de cette femme perdue me hantait ; et je fis plusieurs démarches auprès de l'autorité prussienne, afin d'obtenir des renseignements. Je faillis être fusillé.
Le printemps revint. L'armée d'occupation s'éloigna. La maison de ma voisine restait fermée ; l'herbe drue poussait dans les allées.
La vieille bonne était morte pendant l'hiver. Personne ne s'occupait plus de cette aventure ; moi seul y songeais sans cesse.
Qu'avaient-ils fait de cette femme ? s'était-elle enfuie à travers les bois ! L'avait-on recueillie quelque part, et gardée dans un hôpital sans pouvoir obtenir d'elle aucun renseignement. Rien ne venait alléger mes doutes ; mais, peu à peu, le temps apaisa le souci de mon cœur.
Or, à l'automne suivant, les bécasses passèrent en masse ; et, comme ma goutte me laissait un peu de répit, je me traînai jusqu'à la forêt. J'avais déjà tué quatre ou cinq oiseaux à long bec, quand j'en abattis un qui disparut dans un fossé plein de branches. Je fus obligé d'y descendre pour y ramasser ma bête. Je la trouvai tombée auprès d'une tête de mort. Et brusquement le souvenir de la folle m'arriva dans la poitrine comme un coup de poing. Bien d'autres avaient expiré dans ces bois peut-être en cette année sinistre ; mais je ne sais pourquoi, j'étais sûr, sûr, vous dis-je, que je rencontrais la tête de cette misérable maniaque.
Et soudain je compris, je devinai tout. Ils l'avaient abandonnée sur ce matelas, dans la forêt froide et déserte ; et, fidèle à son idée fixe, elle s'était laissée mourir sous l'épais et léger duvet des neiges et sans remuer le bras ou la jambe.
Puis les loups l'avaient dévorée.
Et les oiseaux avaient fait leur nid avec la laine de son lit déchiré.
J'ai gardé ce triste ossements. Et je fais des vœux pour que nos fils ne voient plus jamais de guerre.

dimanche 23 avril 2017

Le conte des deux prouesses - Henri Pourrat


Il y avait une fois dans la grande prison de Riom, deux braconniers qui s'ennuyaient, qui s'ennuyaient... A bâiller et à braire! Enfin, pour faire passer le temps, ils inventèrent de se conter leurs prouesses.
"Au fond de ces bois, dit l'un, qu'il y a dans les gorges de la Sioule, il m'est arrivé de tuer dix-huit sangliers en un jour.
- Dix-huit!
- Je compte pour sic une laie suitée, avec cinq marcassins, mais c'est dix-huit en tout.
- Moi dit l'autre, là-haut, à Pierre-sur-Haute même, j'ai tué une gélinotte des Alpes. Ces oiseaux-là, on ne peut même pas les approcher, tant c'est méfiant. On ne les a qu'au sifflet, en se postant à l'affût - je le tiens d'un Savoyard. Mais elle était branchée sur un sapin, à la cime de la montagne : je l'ai vue, elle ne m'a pas vu et je l'ai tuée.
- Oui... Eh bien! je ne crois pas à cette gélinotte.
- Pourquoi ça?
- Parce que, je connais le pays : à Pierre-sur-Haute, pas de sapins : rien que de l'herbe ou de la brande, et des monceaux de pierres. Tu m'en contes avec ton oiseau.
- Hé pauvre ami, je t'ai laissé tuer tes dis-huit sangliers dans les gorges de la Sioule : laisse-moi, au moins, une seule pauvre fois, tuer ma gélinotte à la cime de Pierre-sur-Haute!"

samedi 22 avril 2017

Le conte du batelier scrupuleux - Henri Pourrat



Il y avait une fois, autrefois, les bateliers de l'Allier : ceux qui menaient par eau, à Paris la grande-ville, les pommes et le vin de Limagne. Arrivés dans Paris, ils vendaient tout, même les planches du bateau. Puis s'en revenaient au pays de taverne en taverne. Dieu sait s'ils s’entendaient à faire carillon! De vrais dévorants, des terribles, toujours prêts à toutes les danses. En toute honnêteté, s'entend, et bons chrétiens comme il se doit.

Un jour, l'un d'eux se confessait. La confession même était faite, il sortait du confessionnal, quand tout à coup il se ravise et il y rentre.

"Mon père, dit-il, me revient un petit scrupule. Si peu que rien. Certains soir, sur la rivière, nous avons eu quelques paroles, mon compagnon et moi. Pour faire court, je lui ai donné un coup de perche sur la tête, il est tombé à l'eau. Je ne sais ce qui a été, mais je ne l'ai plus revu depuis.

vendredi 21 avril 2017

Le conte des trois poulettes - Henri Pourrat


Il y avait une fois trois poules, la grise, la blanche, la noire.
La grise entendit dire un soir à la maîtresse : « Je saignerai mes trois poules pour le dîner de Pâques ! »
En grand-hâte, elle alla avertir les deux autres. Et toutes trois, filant par le sentier comme si elles avaient
le renard à leurs trousses, sans caqueter ni sans piailler, elles gagnèrent le grand bois.
En ce grand bois, toutes les trois, elles se perchèrent dans un arbre, quelque honnête père sapin. Elles
y firent leur nuit comme elles purent, sans trop dormir, au moindre frôlement de vent croyant voir
apparaître le chat sauvage ou la martre, au moindre remuement de branche croyant ouïr le battement
d'ailes du grand duc ou du chat-huant qui font leur coup dans le noir.
« Il nous faut une maison, s'entredirent-elles, le lendemain, au premier rai de soleil dans la rosée. Nous
autres poulettes ne sommes pas des bêtes sauvages. Nous ne saurions vivre sans maison. »
De broutilles et de broutillettes
Bâtissons notre maisonnette !
Elles la bâtirent donc de bric et de broc, de brindilles et de bourres. Levé par trois poulettes, un joli
bâtiment comportant porte ouvrante.
Seulement, le château n'était pas grand. Jamais elles n'y tiendraient toutes trois.
« Que je voie », dit la poule noire.
Elle y entre, claque la porte, s'y enferme.
« Juste pour moi ! Il va juste pour moi. Vous autres deux, mieux vous vaudra aller bâtir plus loin.
– Mais si le renard vient, poulette noire, ma sœur, seule, que feras-tu?
– Le renard? Hé, je lui fermerai la porte au nez ! »
La grise et la blanche, ma foi, ont dû aller plus loin. Elles ont fait leur nuit branchées dans un poirier
sauvage.
Au matin, l'endroit leur convient, rafraîchi de fougères, et une fontaine y coulait à bas bruit.
De broutilles et de broutillettes
Bâtissons notre maisonnette !
De brindilles encore, et de bourres d'arbres, elles bâtissent un petit château. – Petit, ha, bien petit.
« Je vais l'essayer », dit la blanche.
Pour l'essayer, claque la porte, s'y enferme.
« Il serait trop petit pour nous deux ! Poulette grise, ma sœur, va-t'en bâtir ailleurs.
– Et le renard, poulette blanche, ma sœur ? S'il vient, seule, que feras-tu ?
– Eh bien, le renard, s'il vient, je lui ferme la porte au nez ! »
La poulette grise est allée plus haut, sous le couvert. Elle a trouvé un lieu tout égayé de fleurs rouges et
de sorbiers des grives.
« Ici, une maison semblerait bien placée. »
Dans un de ces sorbiers, la grise a fait sa nuit. Mais dès le point du jour l'éveille le pinson
« Pinson, tu m'as fait peur.
– Poulette grise, de fait tu peux trembler. Cette nuit le renard est venu dans le premier bâtiment que
vous avez bâti. Et il a mangé l'habitante. »
La grise n'a fait qu'un cri. Puis, a pleuré, a pleuré, a pleuré.
Un colporteur est venu à passer, la balle au dos, mouillant ses guêtres dans la fougère.
« Qu'as-tu à tant pleurer, pauvre poulette grise ?
– C'est ma sœurette noire que je pleure ! Elle n'était pas de trois jours au bois que le renard l'a mangée !
– Son heure était venue, crois-le, poulette grise. Seriez-vous restées à la ferme, la maîtresse aujourd'hui
l'aurait mise à la broche. Je le lui ai hier soir entendu dire. »
Le colporteur a consolé cette poulette. Elle, le payant d'un oeuf tout chaud, tout frais pondu, elle lui a
acheté un paquet d'épingles.
De broutilles et de broutillettes
Bâtissons notre maisonnette !
Elle a fait son château, a levé au pied de l'arbre son petit bâtiment et des épingles du colporteur a bien
garni la porte.
Trois jours après de ses cris le pinson l'éveille.
« Triste nouvelle, poulette grise, triste nouvelle ! Le renard a passé chez la poulette blanche et il a
mangé l'habitante. »
Elle n'a jeté qu'un cri, puis a pleuré, a pleuré, a pleuré. Après quoi, elle s'est assurée que les épingles
tenaient ferme, enfoncées dans la porte.
A peine avait-elle fait qu'elle a ouï trois petits coups. Une voix flûtée parlait, toute de gentillesse.
« Poulette grise, je viens te donner le bonsoir de la part de tes sœurettes, la poulette noire, la poulette
blanche. Ouvre la porte, ouvre, ma mie, que je te donne le bonjour et de leurs bonnes nouvelles
— C'est que je fais bouillir le lait, si je m'écartais, il se sauverait! »
Sur la porte le renard s'est jeté. Mais aux épingles, il s'est si fort piqué qu'il est allé se soigner en son
terrier, couinant comme un goret qu'on saigne.
La poulette grise a voulu monter son ménage. Elle avait besoin d'un chaudron. Elle est allée l'acheter en
foire. Elle l'a bravement rapporté sur son dos.
Comme elle revenait sur le chemin du bois, elle a par le bout d'un sentier vu venir le renard.
Ha, elle n'a eu que le temps de se blottir sous le chaudron, de se cacher là, et vite, et vite.
Le renard arrivait, qui avait bien cru la voir. Tout cuisant encore de piqûres et tout allumé d'appétit, il est
monté sur le chaudron. C'était pour mieux inspecter tout l'entour.
« Je n'ai pas rêvé, elle était là, cette péronnelle ! Elle n'a pas pu se changer en pelote de bruyère. Je n'ai
qu'à attendre, il faudra bien qu'elle sorte de sa cache. »
Il passait l’œil de tous côtés, s'émouchait de sa queue, piétinait et s'impatientait. « Je jure de lui faire un
sort ! On attendra tant qu'il faudra, mais on lui fera un sort, à la poulette grise, comme on en a fait un à la
noire, à la blanche ! Elle verra si les dents du renard entrent plus avant que ses épingles. »
Cependant, la poulette étouffait sous le chaudron; elle cuisait là au gros soleil, comme si elle eût été à la
broche. Le moment approchait où elle n'y pourrait plus tenir.
Par bonheur le pinson est venu, – ha, le pinson s'est bien montré pour elle...
Le renard l'a appelé :
« Pinson, pinson, n'as-tu pas vu la poule grise ? J'aurais à lui parler d'affaires.
– Renard, renard, précisément, elle est allée chez le notaire pour affaires d'héritage, l'héritage de ses
pauvres sœurs. Si tu veux lui parler, va l'attendre à la fourche du chemin. »
Le renard est parti, est allé se poster au carrefour.
Mais, sur le soir, il est venu à la maison de la poulette.
« Bonsoir, la poule grise! Bée, bée, bonsoir à toi.
– Et qui es-tu?
– Je suis le bélier cornu. Bée, bée! Ouvre-moi donc.
– Je coule la lessive.
– Bée, bée! pour affaire qui presse, j'aurais à te parler.
– Eh bien, montre patte blanche?
– A tantôt, poule grise, je repasserai tantôt. »
« Il est allé chez le meunier, est venu dire le pinson.
Ne te laisse pas tromper, surtout, poulette grise ! »
« Bée, bée ! C'est moi le bélier cornu, a crié un moment après le renard. Vois-tu mes pattes blanches ! »
Il les a passées sous la porte.
De sa hache à fendre le bois, la poule grise a déchargé un grand coup sur ces pattes enfarinées.
Si grand coup qu'elles en ont demeuré sur la place, tandis que le renard se traînait où il pouvait.
Toujours est-il que la poulette grise ne l'a jamais revu et a pu vivre en paix dans son petit château de
broutillettes et épinglettes.

jeudi 20 avril 2017

Henri Pourrat



Henri Pourrat est né à Ambert le 7 mai 1887 et mort dans la même commune le 16 juillet 1959. C'est un écrivain français qui après avoir recueilli la littérature orale de l'Auvergne, a écrit des contes, romans et essais concernant cette région.

Le conte des trois poulettes
Le conte du batelier scrupuleux
Le conte des deux prouesses
Le conte de l'exécution à faire

mercredi 19 avril 2017

10 ans du blog!


Voilà 10 ans que je me lançais dans cette merveilleuse aventure qu'est ce blog.
10 ans avec, il est vrai quelques infidélités, quelques manquements mais un retour réel et sincère.
10 ans à vous partager mes rêves, mes voyages, mes coups de cœur, mes coups de colère aussi.
10 ans à être lue par vous, à recevoir vos messages, vos remarques.
10 ans à entendre battre le pouls de la toile et à battre avec lui à l'unisson.
Je me souhaite encore 10 autres années...
Vœu pieu, réalité ?
Je vous donne rendez-vous le 19 avril 2027 si la vie le veut !



mardi 18 avril 2017

Saint-Antoine - Guy de Maupassant



À X. Charmes.

On l’appelait Saint-Antoine, parce qu’il se nommait Antoine, et aussi peut-être parce qu’il était bon vivant, joyeux, farceur, puissant mangeur et fort buveur, et vigoureux trousseur de servantes, bien qu’il eût plus de soixante ans. C’était un grand paysan du pays de Caux, haut en couleur, gros de poitrine et de ventre, et perché sur de longues jambes qui semblaient trop maigres pour l’ampleur du corps. Veuf, il vivait seul avec sa bonne et ses deux valets dans sa ferme qu’il dirigeait en madré compère, soigneux de ses intérêts, entendu dans les affaires et dans l’élevage du bétail, et dans la culture de ses terres. Ses deux fils et ses trois filles mariés avec avantage, vivaient aux environs, et venaient, une fois par mois, dîner avec le père. Sa vigueur était célèbre dans tout le pays d’alentour : on disait, en manière de proverbe : « Il est fort comme Saint-Antoine. » Lorsque arriva l’invasion prussienne, Saint-Antoine, au cabaret, promettait de manger une armée, car il était hâbleur comme un vrai Normand, un peu couard et fanfaron. Il tapait du poing sur la table de bois, qui sautait en faisant danser les tasses et les petits verres, et il criait, la face rouge et l’œil sournois, dans une fausse colère de bon vivant : « Faudra que j’en mange, nom de Dieu ! » Il comptait bien que les Prussiens ne viendraient pas jusqu’à Tanneville ; mais lorsqu’il apprit qu’ils étaient à Rautôt, il ne sortit plus de sa maison, et il guettait sans cesse la route par la petite fenêtre de sa cuisine, s’attendant à tout moment à voir passer des baïonnettes. Un matin, comme il mangeait la soupe avec ses serviteurs, la porte s’ouvrit, et le maire de la commune, maître Chicot, parut suivi d’un soldat coiffé d’un casque noir à pointe de cuivre. Saint-Antoine se dressa d’un bond ; et tout son monde le regardait, s’attendant à le voir écharper le Prussien ; mais il se contenta de serrer la main du maire qui lui dit : « – En v’là un pour toi, Saint-Antoine. Ils sont venus c’te nuit. Fais pas de bêtises surtout, vu qu’ils parlent de fusiller et de brûler tout si seulement il arrive la moindre chose. Te v’là prévenu. Donne-li à manger, il a l’air d’un bon gars. Bonsoir, je vas chez l’s’ autres. Y en a pour tout le monde. » Et il sortit. Le père Antoine, devenu pâle, regarda son Prussien. C’était un gros garçon à la chair grasse et blanche, aux yeux bleus, au poil blond, barbu jusqu’aux pommettes, qui semblait idiot, timide et bon enfant. Le Normand malin le pénétra tout de suite, et, rassuré, lui fit signe de s’asseoir. Puis il lui demanda : « Voulez-vous de la soupe ? » L’étranger ne comprit pas. Antoine alors eut un coup d’audace, et, lui poussant sous le nez une assiette pleine : « Tiens, avale ça, gros cochon. » Le soldat répondit : « Ya » et se mit à manger goulûment pendant que le fermier triomphant sentant sa réputation reconquise, clignait de l’œil à ses serviteurs qui grimaçaient étrangement, ayant en même temps grand’peur et envie de rire. Quand le Prussien eut englouti son assiettée, Saint-Antoine lui en servit une autre qu’il fit disparaître également ; mais il recula devant la troisième, que le fermier voulait lui faire manger de force, en répétant : « Allons fous-toi ça dans le ventre. T’engraisseras ou tu diras pourquoi, va, mon cochon ! » Et le soldat, comprenant seulement qu’on voulait le faire manger tout son soûl, riait d’un air content, en faisant signe qu’il était plein. Alors Saint-Antoine, devenu tout à fait familier, lui tapa sur le ventre en criant : « Y en a-t-il dans la bedaine à mon cochon ! » Mais soudain il se tordit, rouge à tomber d’une attaque, ne pouvant plus parler. Une idée lui était venue qui le faisait étouffer de rire : « C’est ça, c’est ça, saint Antoine et son cochon. V’là mon cochon ! » Et les trois serviteurs éclatèrent à leur tour. Le vieux était si content qu’il fit apporter l’eau-de-vie, la bonne, le fil-en-dix, et qu’il en régala tout le monde. On trinqua avec le Prussien, qui claqua de la langue par flatterie, pour indiquer qu’il trouvait ça fameux. Et Saint-Antoine lui criait dans le nez : « Hein ? En v’là d’ la fine ! T’en bois pas comme ça chez toi, mon cochon.

Dès lors, le père Antoine ne sortit plus sans son Prussien. Il avait trouvé là son affaire, c’était sa vengeance à lui, sa vengeance de gros malin. Et tout le pays, qui crevait de peur, riait à se tordre derrière le dos des vainqueurs de la farce de Saint-Antoine. Vraiment, dans la plaisanterie, il n’avait pas son pareil. Il n’y avait que lui pour inventer des choses comme ça. Cré coquin, va ! Il s’en allait chez les voisins, tous les jours après midi, bras dessus bras dessous avec son Allemand qu’il présentait d’un air gai en lui tapant sur l’épaule : « Tenez, v’là mon cochon, r’gardez-moi s’il engraisse, c’t’ animal-là ! » Et les paysans s’épanouissaient. « Est-il donc rigolo, ce bougre d’Antoine ! – J’ te l’ vends, Césaire, trois pistoles.
– Je l’ prends, Antoine, et j’ t’invite à manger du boudin. – Mé, c’ que j’ veux, c’est d’ ses pieds. – Tâte-li l’ ventre, tu verras qu’il n’a que d’ la graisse. » Et tout le monde clignait de l’œil, sans rire trop haut cependant, de peur que le Prussien devinât à la fin qu’on se moquait de lui. Antoine seul, s’enhardissant tous les jours, lui pinçait les cuisses en criant : « Rien qu’ du gras » ; lui tapait sur le derrière en hurlant : « Tout ça d’ la couenne » ; l’enlevait dans ses bras de vieux colosse capable de porter une enclume en déclarant : « Il pèse six cents, et pas de déchet. » Et il avait pris l’habitude de faire offrir à manger à son cochon partout où il entrait avec lui. C’était là le grand plaisir, le grand divertissement de tous les jours : « Donnez-li de c’ que vous voudrez, il avale tout. » Et on offrait à l’homme du pain et du beurre, des pommes de terre, du fricot froid, de l’andouille qui faisait dire : « De la vôtre, et du choix. »

Le soldat, stupide et doux, mangeait par politesse, enchanté de ces attentions, se rendait malade pour ne pas refuser ; et il engraissait vraiment, serré maintenant dans son uniforme, ce qui ravissait Saint-Antoine et lui faisait répéter : « Tu sais, mon cochon, faudra te faire faire une autre cage. » Ils étaient devenus, d’ailleurs, les meilleurs amis du monde ; et quand le vieux allait à ses affaires dans les environs, le Prussien l’accompagnait de lui-même pour le seul plaisir d’être avec lui. Le temps était rigoureux ; il gelait dur ; le terrible hiver de 1870 semblait jeter ensemble tous les fléaux sur la France. Le père Antoine, qui préparait les choses de loin et profitait des occasions, prévoyant qu’il manquerait de fumier pour les travaux du printemps, acheta celui d’un voisin qui se trouvait dans la gêne ; et il fut convenu qu’il irait chaque soir avec son tombereau chercher une charge d’engrais. Chaque jour donc il se mettait en route à l’approche de la nuit et se rendait à la ferme des Haules, distante d’une demi-lieue, toujours accompagné de son cochon. Et chaque jour c’était une fête de nourrir l’animal. Tout le pays accourait là comme on va, le dimanche, à la grand’messe. Le soldat, cependant, commençait à se méfier ; et quand on riait trop fort il roulait des yeux inquiets qui, parfois, s’allumaient d’une flamme de colère. Or, un soir, quand il eut mangé à sa contenance, il refusa d’avaler un morceau de plus ; et il essaya de se lever pour s’en aller. Mais Saint-Antoine l’arrêta d’un tour de poignet, et lui posant ses deux mains puissantes sur les épaules il le rassit si durement que la chaise s’écrasa sous l’homme. Une gaieté de tempête éclata ; et Antoine radieux, ramassant son cochon, fit semblant de le panser pour le guérir ; puis il déclara : « Puisque tu n’ veux pas manger, tu vas boire, nom de Dieu ! » Et on alla chercher de l’eau-de-vie au cabaret.

Le soldat roulait des yeux méchants ; mais il but néanmoins ; il but tant qu’on voulut ; et Saint-Antoine lui tenait la tête, à la grande joie des assistants. Le Normand, rouge comme une tomate, le regard en feu, emplissait les verres, trinquait en gueulant : « à la tienne ! » Et le Prussien, sans prononcer un mot, entonnait coup sur coup des lampées de cognac. C’était une lutte, une bataille, une revanche ! À qui boirait le plus, nom d’un nom ! Ils n’en pouvaient plus ni l’un ni l’autre quand le litre fut séché. Mais aucun d’eux n’était vaincu. Ils s’en allaient manche à manche, voilà tout. Faudrait recommencer le lendemain ! Ils sortirent en titubant et se mirent en route, à côté du tombereau de fumier que traînaient lentement les deux chevaux. La neige commençait à tomber, et la nuit sans lune s’éclairait tristement de cette blancheur morte des plaines. Le froid saisit les deux hommes, augmentant leur ivresse, et Saint-Antoine, mécontent de n’avoir pas triomphé, s’amusait à pousser l’épaule de son cochon pour le faire culbuter dans le fossé. L’autre évitait les attaques par des retraites ; et, chaque fois, il prononçait quelques mots allemands sur un ton irrité qui faisait rire aux éclats le paysan. À la fin, le Prussien se fâcha ; et juste au moment où Antoine lui lançait une nouvelle bourrade, il répondit par un coup de poing terrible qui fit chanceler le colosse. Alors, enflammé d’eau-de-vie, le vieux saisit l’homme à bras-le-corps, le secoua quelques secondes comme il eût fait d’un petit enfant, et il le lança à toute volée de l’autre côté du chemin. Puis, content de cette exécution, il croisa ses bras pour rire de nouveau. Mais le soldat se releva vivement, nu-tête, son casque ayant roulé, et, dégainant son sabre, il se précipita sur le père Antoine. Quand il vit cela, le paysan saisit son fouet par le milieu, son grand fouet de houx, droit, fort et souple comme un nerf de bœuf. Le Prussien arriva, le front baissé, l’arme en avant, sûr de tuer. Mais le vieux, attrapant à pleine main la lame dont la pointe allait lui crever le ventre, l’écarta, et il frappa d’un coup sec sur la tempe, avec la poignée du fouet, son ennemi qui s’abattit à ses pieds. Puis il regarda, effaré, stupide d’étonnement, le corps d’abord secoué de spasmes, puis immobile sur le ventre. Il se pencha, le retourna, le considéra quelque temps. L’homme avait les yeux clos ; et un filet de sang coulait d’une fente au coin du front. Malgré la nuit, le père Antoine distinguait la tache brune de ce sang sur la neige. Il restait là, perdant la tête, tandis que son tombereau s’en allait toujours, au pas tranquille des chevaux. Qu’allait-il faire ? Il serait fusillé ! On brûlerait sa ferme, on ruinerait le pays ! Que faire ? que faire ? Comment cacher le corps, cacher la mort, tromper les Prussiens ? Il entendit des voix au loin, dans le grand silence des neiges. Alors, il s’affola, et, ramassant le casque, il recoiffa sa victime, puis, l’empoignant par les reins, il l’enleva, courut, rattrapa son attelage et lança le corps sur le fumier. Une fois chez lui, il aviserait. Il allait à petits pas, se creusant la cervelle, ne trouvant rien. Il se voyait, il se sentait perdu. Il rentra dans sa cour. Une lumière brillait à une lucarne, sa servante ne dormait pas encore ; alors il fit vivement reculer sa voiture jusqu’au bord du trou à l’engrais. Il songeait qu’en renversant la charge, le corps posé dessus tomberait dessous dans la fosse ; et il fit basculer le tombereau. Comme il l’avait prévu, l’homme fut enseveli sous le fumier. Antoine aplanit le tas avec sa fourche, puis la planta dans la terre à côté. Il appela son valet, ordonna de mettre les chevaux à l’écurie ; et il rentra dans sa chambre. Il se coucha, réfléchissant toujours à ce qu’il allait faire, mais aucune idée ne l’illuminait, son épouvante allait croissant dans l’immobilité du lit. On le fusillerait ! Il suait de peur ; ses dents claquaient ; il se releva grelottant, ne pouvant plus tenir dans ses draps. Alors il descendit à la cuisine, prit la bouteille de fine, dans le buffet, et remonta. Il but deux grands verres de suite, jetant une ivresse nouvelle par-dessus l’ancienne, sans calmer l’angoisse de son âme. Il avait fait là un joli coup, nom de Dieu d’imbécile ! Il marchait maintenant de long en large, cherchant des ruses, des explications et des malices ; et, de temps en temps, il se rinçait la bouche avec une gorgée de fil-en-dix pour se mettre du cœur au ventre. Et il ne trouvait rien. Mais rien. Vers minuit, son chien de garde, une sorte de demi-loup qu’il appelait « Dévorant » se mit à hurler à la mort. Le père Antoine frémit jusque dans les moelles ; et, chaque fois que la bête reprenait son gémissement lugubre et long, un frisson de peur courait sur la peau du vieux. Il s’était abattu sur une chaise, les jambes cassées, hébété, n’en pouvant plus, attendant avec anxiété que « Dévorant » recommençât sa plainte, et secoué par tous les sursauts dont la terreur fait vibrer nos nerfs. L’horloge d’en bas sonna cinq heures. Le chien ne se taisait pas. Le paysan devenait fou. Il se leva pour aller déchaîner la bête, pour ne plus l’entendre. Il descendit, ouvrit la porte, s’avança dans la nuit. La neige tombait toujours. Tout était blanc. Les bâtiments de la ferme faisaient de grandes taches noires. L’homme s’approcha de la niche. Le chien tirait sur sa chaîne. Il le lâcha. Alors « Dévorant » fit un bond, puis s’arrêta net, le poil hérissé, les pattes tendues, les crocs au vent, le nez tourné vers le fumier. Saint-Antoine, tremblant de la tête aux pieds, balbutia : « Qué qu’ t’as donc, sale rosse ? » et il avança de quelques pas, fouillant de l’œil l’ombre indécise, l’ombre terne de la cour. Alors, il vit une forme, une forme d’homme assis sur son fumier ! Il regardait cela, perclus d’horreur et haletant. Mais, soudain, il aperçut auprès de lui le manche de sa fourche piquée dans la terre ; il l’arracha du sol ; et, dans un de ces transports de peur qui rendent téméraires les plus lâches, il se rua en avant, pour voir.

C’était lui, son Prussien, sorti fangeux de sa couche d’ordure qui l’avait réchauffé, ranimé. Il s’était assis machinalement, et il était resté là, sous la neige qui le poudrait, souillé de saleté et de sang, encore hébété par l’ivresse, étourdi par le coup, épuisé par sa blessure. Il aperçut Antoine, et, trop abruti pour rien comprendre, il fit un mouvement afin de se lever. Mais le vieux, dès qu’il l’eut reconnu, écuma ainsi qu’une bête enragée. Il bredouillait : « Ah ! cochon ! cochon ! t’es pas mort ! Tu vas me dénoncer, à c’t’ heure... Attends... attends ! » Et, s’élançant sur l’Allemand, il jeta en avant de toute la vigueur de ses deux bras sa fourche levée comme une lance, et il lui enfonça jusqu’au manche les quatre pointes de fer dans la poitrine. Le soldat se renversa sur le dos en poussant un long soupir de mort, tandis que le vieux paysan, retirant son arme des plaies, la replongeait coup sur coup dans le ventre, dans l’estomac, dans la gorge, frappant comme un forcené, trouant de la tête aux pieds le corps palpitant dont le sang  fuyait par gros bouillons. Puis il s’arrêta, essoufflé de la violence de sa besogne, aspirant l’air à grandes gorgées, apaisé par le meurtre accompli. Alors, comme les coqs chantaient dans les poulaillers et comme le jour allait poindre, il se mit à l’œuvre pour ensevelir l’homme. Il creusa un trou dans le fumier, trouva la terre, fouilla plus bas encore, travaillant d’une façon désordonnée dans un emportement de force avec des mouvements furieux des bras et de tout le corps. Lorsque la tranchée fut assez creuse, il roula le cadavre dedans, avec la fourche, rejeta la terre dessus, la piétina longtemps, remit en place le fumier, et il sourit en voyant la neige épaisse qui complétait sa besogne, et couvrait les traces de son voile blanc. Puis il repiqua sa fourche sur le tas d’ordure et rentra chez lui. Sa bouteille encore à moitié pleine d’eau-de-vie était restée sur la table. Il la vida d’une haleine, se jeta sur son lit, et s’endormit profondément. Il se réveilla dégrisé, l’esprit calme et dispos, capable de juger le cas et de prévoir l’événement. Au bout d’une heure il courait le pays en demandant partout des nouvelles de son soldat. Il alla trouver les officiers, pour savoir, disait-il, pourquoi on lui avait repris son homme. Comme on connaissait leur liaison, on ne le soupçonna pas ; et il dirigea même les recherches en affirmant que le Prussien allait chaque soir courir le cotillon. Un vieux gendarme en retraite, qui tenait une auberge dans un village voisin et qui avait une jolie fille, fut arrêté et fusillé.