vendredi 31 octobre 2014

Citrouilles, têtes de mort, dents de vampires et autres monstruosités

Ce 31 octobre est une journée en noir et orange, rythmée par l'effervescence des préparatifs pour la nuit la plus effrayante de l'année.


Je ne suis pas certaine que la mayonnaise de cette "fête" ait réellement pris mais force est de constater que les supermarchés regorgent de déguisements et autre babioles destinées à agrémenter les soirées qui se dérouleront ça et là. A Bruxelles, le Palais des Cotillons et Picard, tous deux situés dans les environs de la Grand Place, proposent des déguisements effrayants et lugubres. Avis aux intéressés.


Côté enfants, mieux vaut avoir prévu quelques friandises pour ne pas subir de sort à moins de retirer la pile de sa sonnette afin de passer une bonne soirée sans être dérangés.


Vous l'aurez compris, je ne suis pas une grande adepte des balais de sorcières et des nez crochus du moins le 31 octobre mais, je suis ouverte à toutes les croyances et réjouissances tant qu'elles n'empiètent pas mon domaine privé. Donc pas de fête d'Halloween chez moi ; passez votre chemin.

jeudi 30 octobre 2014

Coupe du monde 2018, voici le logo

Ce sont les astronautes russes Maxime Souraev, Elena Serova et Alexandre Samokoutiaev lors d'une séance de visioconférence depuis la Station spatiale internationale qui ont dévoilé le logo officiel du Mondial 2018


pendant que sur terre, le logo apparaissait sur la façade du Bolchoï


La 21ème coupe du monde de football se déroulera du 8 juin 2018 au 8 juillet 2018 pour 32 équipes
au cours de 64 rencontres sur 12 stades : Saint-Pétersbourg, Moscou, Moscou, Nijni Novgorod, Kaliningrad, Saransk, Iekaterinbourg, Kazan, Rostov-sur-le-Don, Sotchi, Volgograd et Samara.

Espérons que d'ici 2018 "les choses du monde" s'arrangeront.

mercredi 29 octobre 2014

La féminisation des noms de métier, de fonction ou de titre


La Communauté française de Belgique a adopté, le 21 juin 1993, un décret visant à féminiser les noms de métier, fonction, grade et titre. Ce décret de féminisation répond à l'évolution de la société où les femmes occupent de plus en plus de postes professionnels. Il permet de promouvoir l'égalité entre les hommes et les femmes car l'usage qui consistait à désigner des femmes par un terme masculin leur imposait des dénominations qui niaient une part importante de leur identité et occultait le rôle effectif qu'elles prennent sur les diverses scènes de la vie active.
Plusieurs pays francophones ont également pris des mesures institutionnelles en la matière :
en 1979, la Gazette officielle du Québec publiait un avis où l'Office de la langue française recommandait la féminisation des titres.
en 1986, la France publiait une circulaire au Journal officiel, sur la féminisation des noms de métier, grade ou titre, circulaire qui, n'a cependant jamais été réellement appliquée.
en 1988, la Suisse, plus particulièrement le Canton de Genève, adoptait un règlement dans le même sens.

1. Les noms terminés au masculin par une voyelle dans l'écriture
Lorsqu'un « e » termine déjà la forme masculine, la forme féminine est identique à la forme masculine (ces formes sont dites épicènes).
Exemples : une accordéoniste, une bandagiste, une cardiologue, ...
N.B. : il ne semble pas adéquat de créer des mots nouveaux en -esse car le procédé paraît vieilli. Néanmoins, les emplois consacrés par l'usage, tels que poétesse, prophétesse restent en vigueur.
Lorsque les voyelles -a ou -o terminent la forme masculine, la forme féminine est identique à la forme masculine.

Exemples : une dactylo, une imprésario, une soprano.

2. Les noms terminés au masculin par une consonne dans l'écriture

A. En général, le féminin des noms de métiers et de fonctions est formé par l'adjonction d'un « e » final à la forme masculine.
Exemples : une artisane, une commise, une échevine, une lieutenante, une magistrate, une présidente,…
Cette règle générale implique dans certaines occasions des conséquences orthographiques :
a) le redoublement de la consonne finale :

- -el/-elle
Exemple : une contractuelle.
- -ien/-ienne
Exemples : une chirurgienne, une doyenne, une mécanicienne, une pharmacienne.
- -on/-onne
Exemple : une maçonne.

b) l'apparition d'un accent grave :

- -er/-ère
Exemples : une conseillère, une huissière, une officière, une ouvrière.
- -et/-ète
Exemple : une préfète.

B. Lorsque le nom masculin se termine par -eur :

a) la forme féminine se termine par -euse lorsqu'au nom correspond un verbe en rapport sémantique direct.
Exemples : une carreleuse, une chercheuse, une contrôleuse, une vendeuse.
 
b) la forme féminine est identique à la forme masculine lorsqu'au nom ne correspond pas de verbe.
Exemples : une docteur, une ingénieur, une procureur, une professeur. 
Cas particuliers : une ambassadrice, une chroniqueuse...

C. Lorsque le nom masculin se termine par -teur :
a) la forme féminine se termine par -teuse lorsqu'il existe un verbe correspondant qui comporte un « t » dans sa terminaison.
Exemples : une acheteuse, une rapporteuse, une toiletteuse. 
Cas particuliers : une éditrice, une exécutrice, une inspectrice ...
En Suisse et au Québec, les cas énoncés ci-dessus deviennent des formes en -eure (ex. professeure). Il reste à l'usager la possibilité de choisir entre ces différentes façons de faire. L'usage décidera dans les décennies qui viennent. Pour docteur, on laissera le choix entre une docteur et une doctoresse.
 
b) la forme féminine se termine par -trice lorsqu'il n'existe aucun verbe correspondant ou lorsque le verbe correspondant ne comporte pas de « t » dans sa terminaison.
Exemples : une administratrice, une apparitrice, une aviatrice, une directrice, une éducatrice, une rédactrice, une rectrice.

D. Termes d'origine étrangère
D'une manière générale, lorsque les noms de titres, fonctions, métiers sont d'origine étrangère, on préférera utiliser l'équivalent français et le féminiser selon les règles qui précèdent.
Exemples : une joueuse de tennis, plutôt qu'une tenniswoman.

Attention ! 
Certains noms ne se féminisent pas ou résistent à la féminisation. 
Exemples : une écrivain, une chef, une conseil (juridique), une mannequin, une marin, une médecin.

mardi 28 octobre 2014

Postcrossing - 2 mois plus tard (suite)


15 octobre : Ukraine


17 octobre : Allemagne et Brésil



20 octobre : Russie, Pays-Bas, Allemagne




21 octobre : Lettonie

22 octobre : Allemagne


24 octobre : Russie




En bleu, les cartes envoyées ; en rouge, celles reçues.

A ce jour, le bilan s'élève à 24 cartes reçues pour 24 cartes arrivées à destination, 2 cartes "perdues" pour la Chine et Taiwan et 7 en chemin pour la France, la Bulgarie, l'Allemagne, la Russie, la Biélorussie, l'Ukraine et les Etats-Unis.


La répartition des cartes par pays montre une forte activité en Allemagne 7/7 et aux Pays-Bas 5/2. On constate qu'il faut près d'un mois pour qu'une carte parvienne en Russie. Si je possédais l'adresse en cyrillique, j'ai lu que les cartes arriveraient plus rapidement.


Ce sont les trajets moyens des cartes en tenant compte du moment où la personne enregistre sur le site la carte qu'elle a reçu.


Mon activité du mois.


J'ai hâte de recevoir mes prochaines cartes et je vous retrouve le mois prochain pour le bilan  :)

lundi 27 octobre 2014

Postcrossing - 2 mois plus tard


Voilà deux mois déjà que je me suis inscrite sur Postcrossing; le système qui permet d'envoyer et de recevoir des cartes postales à des inconnus, partout dans le monde. J'avais promis de vous tenir informés de mes aventures postales... C'est le moment, c'est l'instant !


De mon tout premier envoi autorisé de 5 cartes postales, 2 ne sont toujours pas arrivées à ce jour. Elles auraient du arriver en Chine chez FendyFeng et à Taiwan chez gigidd59224231 et, si la première consulte encore son compte, la seconde est désespérément aux abonnés absents. Après les 60 jours d'attente d'usage, ces deux cartes vont être remplacées par deux nouvelles mais on peut toujours espérer qu'elles arrivent un jour !


Les choses ont donc débuté très doucement, très très doucement même. Mes trois premières cartes pour l'Allemagne, la Lettonie sont arrivées rapidement. Celle a destination de la Russie a mis plus de temps (il faut compter 1 mois environ). J'ai donc continuer à envoyer des cartes aux fur et  mesure de leur arrivée dans les différents pays mais ma boite aux lettres restait désespérément vide. Ce n'est que le 19 septembre que ma première carte en provenance de Lituanie est arrivée.


Et puis d'autres ont suivi : 26 septembre, une carte d'Allemagne


Toujours d'Allemagne le 29 septembre


Grosse journée le 5 octobre avec des cartes d'Allemagne, de Biélorussie, de Finlande et de République Tchèque.





Le 6 octobre, une carte d'Ukraine


Le 7 de Russie


Le 8 de Finlande et des Pays-Bas



Le 9 d'Allemagne et de République Tchèque



Le 13 de Biélorussie


Le 14 de Taiwan


La suite demain...

dimanche 26 octobre 2014

Du temps universel au temps atomique... enfin !


En Belgique, l'heure légale est définie par la loi comme étant l'heure en temps moyen du méridien de Greenwich. Le territoire s'étend grosso modo entre 2,5° et 6,5° de longitude à l'est de Greenwich et est donc situé en plein dans le fuseau zéro. Sauf que c'est faux ! Nous vivons depuis des décennies dans le fuseau horaire immédiatement plus à l'est. Donc lorsque nous passons à l'heure d'été, nous avons une double heure d'été puisque l'heure d'hiver est en réalité... une heure d'été.
Ainsi, lorsque la photographie ci-dessous a été prise, il n'était pas 12.50 mais bien 14.50 ! Toute une différence.


Donc, jusqu'à ce jour, le temps en Belgique est déterminé par la rotation de la Terre et est appelé "temps universel". Cela devrait changer puisque les ministres de l'Intérieur Joëlle Milquet et de la Politique Scientifique Paul Magnette ont fourni le cadre légal afin que la Belgique puisse aussi reconnaître l'UTC (Temps Universel Coordonné reconnu comme heure internationale depuis 1972 et basé sur la moyenne de 300 horloges atomiques réparties dans le monde, dont 5 se trouvent à l'Observatoire royal basé à Uccle). Ce changement qui se fera par arrêté royal, n'entraînera aucun changement dans la vie quotidienne et nous sommes passés (malheureusement) à l'heure d'hiver dans la nuit de samedi à dimanche.

Un dessin vaut mieux que mille mots...
Reculez vos aiguilles car on dort une heure de plus :)


samedi 25 octobre 2014

Concert Hulencourt - 12/11/2014

Sun Child a le plaisir de vous inviter au concert organisé par Hulencourt Art Project.

Niklas Willen, les Solistes d’Hulencourt & Nelson Freire vous proposent un programme exceptionnel.

PROGRAMME
Ligeti's 1951 Concert Românesc (13’)
Chopin Concerto pour piano n°2 en Fa mineur, opus 21 (30’)
Tchaïkovski ‘La Tempête’ Fantaisie symphonique d'après Shakespeare en Fa mineur, opus 18 (23’)
Pianiste : Nelson Freire
Chef d’orchestre : Niklas Willen
Hulencourt Soloists Chamber Orchestra

La soirée est organisée au profit des enfants aidés par Sun Child et sera présentée par Caroline Veyt.
hulencourt Flagey 2014 web3

Date et lieu : 12/11/14 - à 20h, au Studio 4 de Flagey

Prix : Balcon : 25 €
Parterre et balcons latéraux (bar payant) : 35 €
Parterre VIP (concert, cocktail et parking) : 70 €
A payer avant le 5 novembre sur le compte IBAN BE05 0014 1228 8775,
en mentionnant votre nom, prénom et le nombre  de places que vous souhaitez acheter.

Infos complémentaires : Tenue de ville

Email : claudinemaisin@gmail.com
Tél.:02-353 22 22 - GSM 0476-83 11 21

INSCRIVEZ-VOUS A L'EVENEMENT


vendredi 24 octobre 2014

Chapitre 17 : Bien des ans ont passé ...

Chapitre 17 : Bien des ans ont passé ...

J'espère que vous souhaitez savoir ce qu'il advint des autres garçons. Ils attendaient au rez-de-chaussée, pour laisser à Wendy le temps de s'expliquer à leur sujet; et, quand ils eurent compté jusqu'à cinq cents, ils montèrent. Ils montèrent par l'escalier, pensant que cela ferait meilleure impression. Ils s'alignèrent en rang devant Mme Darling, tête nue, et auraient donné cher pour ne pas être habillés en pirates. Ils se taisaient mais leurs yeux parlaient pour eux et imploraient Mme Darling de les garder. Ils auraient dû regarder également M. Darling, mais ils oublièrent de le faire.
Naturellement, M" Darling dit aussitôt qu'elle les garderait. Mais M. Darling semblait bizarrement démoralisé et ils virent bien que six, pour lui, était un bien grand nombre.
- Je dois reconnaître, dit-il à Wendy, que tu ne fais pas les choses à moitié.
Remarque mesquine que les Jumeaux prirent pour eux. Le premier des Jumeaux ne manquait pas de fierté, et dit en rougissant :
- Si vous nous trouvez encombrants, monsieur, nous pouvons nous en aller.
- Papa! s'écria Wendy, indignée.
Mais l'orage grondait encore au-dessus de lui : il savait qu'il se conduisait mal mais ne pouvait s'en empêcher.
- Nous pourrions dormir pliés en deux, suggéra Bon Zigue.
- Je leur coupe moi-même les cheveux, plaida Wendy.
- George! s'exclama Mme Darling, peinée de voir son cher homme se montrer sous un jour si peu favorable.
Alors M. Darling fondit en larmes et la vérité éclata. Il était aussi heureux qu’ elle de les garder, dit-il, mais on aurait pu, à son avis, lui demander aussi son consentement, au lieu de le traiter comme un zéro sous son propre toit.
- Je ne trouve pas qu'il soit un zéro! s'écria aussitôt La Guigne. Et toi, Le Frisé ?
- Moi non plus. Et toi, La Plume? - Plutôt pas. Les Jumeaux, qu'en pensez-vous ?
Il s'avéra qu'aucun d'eux ne le regardait comme une nullité; ridiculement satisfait, il déclara qu'il trouverait de la place pour eux tous dans le salon, à condition qu'ils puissent y tenir.
Nous y tiendrons, assurèrent-ils.
En ce cas, suivez le guide! lança-t-il gaiement. Je vous préviens, je ne suis pas certain que nous ayons un salon, mais nous faisons semblant d'en avoir un, ce qui revient au même. Hop là!
Il partit en dansant à travers la maison, tous crièrent hop là! et dansèrent à sa suite, à la recherche du salon. Je ne sais plus s'ils le trouvèrent. En tout cas, ils trouvèrent des recoins où ils tinrent très bien.
Quant à Peter, il revit encore une fois Wendy avant de s'envoler. Il ne vint pas exactement à la fenêtre, mais il la frôla en passant, de sorte que, si Wendy voulait, elle pût ouvrir et l'appeler. Ce qu'elle fit.
- Salut, Wendy, au revoir, dit-il.
- Oh! Tu t'en vas ?
- Oui.
Et.. tu n'as pas envie de dire quelques mots à mes parents, au sujet de... d'une question délicate ?
- Non.
- A propos de moi, Peter ?
- Non.
Mme Darling s'approcha de la fenêtre, car elle surveillait désormais sa Wendy d’un oeil vigilant. Elle dit à Peter qu'elle adoptait les garçons perdus et qu'elle le garderait volontiers, lui aussi.
- Et vous m'enverriez à l'école ? s'enquit-il prudemment.
- Bien sûr.
- Et ensuite au bureau ?
- Je présume.
- Et bientôt je devrais être un homme ?
- Très bientôt.
- Je ne veux pas aller à l'école apprendre des choses ennuyeuses, répondit-il avec véhémence. Je ne veux pas devenir un homme ! O maman de Wendy, si en me réveillant, je devais sentir qu'il m'est poussé de la barbe!
- Peter, dit Wendy, encourageante, je t'aimerais même barbu!
Et Mme Darling lui tendit les bras, mais il la repoussa.
- Arrière, ma bonne dame ! Personne ne m'aura ! personne ne fera de moi un homme!
- Mais où vas-tu vivre?
- Je vivrai avec Clo, dans la petite hutte que nous avons bâtie pour Wendy. Les fées l'installeront très haut à la cime d'un arbre, où elles dorment la nuit.
- Oh! délicieux! s'écria Wendy avec un tel accent de convoitise que sa mère la serra plus fort dans ses bras.
- Je croyais que toutes les fées étaient mortes, dit Mme Darling.
- Il en vient sans cesse de nouvelles, expliqua Wendy qui faisait maintenant autorité en la matière, parce que, vois-tu, chaque fois qu'un nouveau-né rit pour la première fois, une fée voit le jour, et comme il naît sans cesse de nouveaux bébés, il naît sans cesse de nouvelles fées. Elles vivent dans des nids au sommet des arbres ; les mauves sont des garçons, les blanches des filles, et les bleues, de petites imbéciles qui ne savent même pas ce qu'elles sont.
- Qu'est-ce que je vais bien m'amuser! dit Peter, un oeil sur Wendy.
- Ce sera plutôt triste, le soir, de t'asseoir tout seul près du feu.
- Clo sera là.
- Clo ne m'arrive pas à la cheville! lui rappela-t-elle sur un ton acide.
- Sale menteuse! glapit Clochette, quelque part au coin de la rue.
- Cela n'a pas d'importance, dit Peter.
- Oh, Peter, tu sais bien que si.
- Alors, viens avec moi vivre dans la petite hutte.
- Je peux, maman ?
- Certainement pas. Je t'ai retrouvée et j'entends bien te garder.
- Mais il a tellement besoin d'une maman !
- Toi aussi, ma chérie.
- Très bien, dit Peter comme s'il l'avait invitée par pure politesse.
Mais Mme Darling vit sa bouche se crisper, et elle fit cette proposition généreuse : Wendy irait le voir une fois par an, pour faire le nettoyage de printemps. Wendy aurait préféré un arrangement plus définitif; il lui semblait que le printemps serait long à venir. Mais cette promesse satisfit Peter qui repartit tout content. Il n'avait aucune notion de la durée, et il lui arrivait tant d'aventures que tout ce que je vous ai raconté n'est que roupie de sansonnet en comparaison. Et Wendy devait en être consciente, sinon pourquoi lui aurait-elle adressé un au revoir si plaintif ?
- Tu ne m'oublieras pas, Peter, avant le retour du printemps?
Peter promit de ne pas oublier, et il s'envola. Il emporta avec lui le baiser de Mme Darling. Ce baiser que personne n'avait pu prendre, ce fut Peter qui le ravit, et sans aucune difficulté. Bizarre, n'est-ce pas ? Et elle n'eut même pas l'air fâchée.
Bien entendu, tous les garçons durent aller à l'école. La plupart entrèrent en troisième, mais La Plume fut d'abord mis en quatrième, puis en cinquième. La première étant le niveau le plus élevé.
Au bout d'une semaine d'école, ils comprirent combien ils avaient été bêtes de ne pas rester dans 1'lle, mais c'était trop tard; bientôt ils se rangèrent et devinrent aussi ordinaires que vous ou moi ou Dupont junior. Chose triste à dire, ils perdirent peu à peu le don de voler. Au début, Nana les attachait par les pieds aux barreaux du lit, pour qu'ils rie s'envolent pas pendant la nuit; le, jour, une de leurs distractions favorites était de faire semblant de tomber de l'autobus. Mais petit à petit, ils cessèrent de tirer sur leurs liens, au lit, et s'aperçurent qu'il était douloureux de choir d'un autobus. A la fin, ils ne savaient même plus voler après leur chapeau. Ils appelaient ça manquer d'exercice, mais en vérité, cela voulait dire qu'ils n'y croyaient plus.
Michael y crut plus longtemps que les autres, en dépit des railleries que cela lui attirait. Aussi était-il présent quand Peter vint chercher Wendy à la fin de la première année. Elle s'envola dans la robe même qu'elle avait tissée au pays de l'imaginaire avec des feuilles et des baies sauvages. Sa seule crainte était qu'il remarquât combien la robe était devenue courte, mais il n'y fit pas attention, tant il avait à dire à propos de lui-même.
Elle avait espéré qu'ils frissonneraient ensemble au souvenir du bon vieux temps, mais de nouvelles aventures avaient chassé les anciennes de son esprit.
- Qui est le capitaine Crochet? demanda-t-il avec curiosité quand elle lui parla de l'ex-ennemi numéro un.
- Comment! s'étonna-t-elle. Tu ne te souviens donc pas comment tu l'as tué et nous as sauvé la vie ?
- Je les oublie dès que je les ai tués, avoua-t-il avec insouciance.
Quand, sans trop y croire, elle demanda si la fée Clo serait heureuse de la revoir, il répondit :
- Qui est la fée Clo ?
- Peter! dit-elle, scandalisée.
Mais elle eut beau lui expliquer, il avait tout oublié.
- Tu comprends, dit-il, elles sont si nombreuses. Je suppose que celle-là est morte.
Sans doute avait-il raison, car les fées vivent peu longtemps, mais elles sont si petites qu'un temps très court leur semble une éternité.
Wendy eut encore le chagrin de découvrir que pour Peter, l'an passé était plus proche qu'hier. Cette année lui avait semblé si longue, à elle. Mais il était plus séduisant que jamais et le nettoyage de printemps de la hutte dans les arbres se déroula délicieusement.
L'année suivante, il ne fut pas au rendez-vous. Elle l'attendit, vêtue d'une robe neuve car l'ancienne n'eût pas été convenable. Mais il ne vint pas.
- Il est peut-être malade, dit Michael.
- Tu sais bien qu'il n'est jamais malade.
Michael se rapprocha et lui chuchota, avec un frisson
- Et s'il n'existait pas ?
Wendy se serait mise à pleurer si Michael ne l'avait devancée.
Peter revint l'an d'après et, chose curieuse, il ne se rendait pas compte qu'il avait sauté une année.
Ce fut la dernière fois que Wendy, fillette, le vit. Pendant quelque temps encore, elle essaya de ne pas éprouver de trop gros chagrins pour l'amour de lui; puis elle sentit qu'elle le trahissait le jour où elle obtint le prix d'excellence. Mais les années passèrent sans ramener l'insouciant infidèle. Lorsque enfin ils se revirent, Wendy était une femme mariée et Peter n'était plus pour elle qu'un peu de poussière sur le coffre où elle avait conservé ses jouets. Wendy était devenue une grande personne. Inutile de gémir sur son sort. Elle était de celles qui aiment grandir, et finit même par devenir adulte de son propre gré, un jour plus tôt que les autres filles.
Entre-temps, tous les garçons étaient devenus des adultes rassis, aussi cela ne vaut-il guère la peine de s'étendre sur leur compte. Vous pourriez voir chaque jour les Jumeaux, Bon Zigue et Le Frisé se rendre au bureau, chacun portant une serviette et un parapluie. Michael conduit une locomotive; La Plume a épousé une dame titrée, il est devenu lord. Voyez-vous ce juge en perruque qui sort par cette porte de fer? Jadis, c'était La Guigne. Et ce barbu qui n'a pas une histoire à raconter à ses enfants, autrefois ce fut John.
Wendy se maria en robe blanche et voile rose. Il est étrange que Peter ne vint pas à l'église pour empêcher les bans d'être publiés.
D'autres années se sont écoulées. A présent, Wendy a une fille. Ceci mériterait qu'on l'écrive non à l'encre mais en lettres d'or.
L'enfant s'appelle Jane. Depuis toujours, elle a un regard étrangement interrogateur, comme si dès son arrivée sur le continent, elle avait déjà des questions à poser. Et quand elle a été en âge de les poser, toutes ou presque concernaient Peter Pan. Jane adore qu'on lui en parle, et Wendy lui raconte tout ce qu'il lui est possible de se rappeler, dans la chambre même où eut lieu le fameux envol. Cette chambre est maintenant celle de Jane car son père l'a achetée au taux de trois pour cent au père de Wendy qui n'a plus de goût pour les escaliers. Mme Darling est morte déjà, et oubliée.
Il n'y a plus que deux lits dans la chambre, celui de Jane et celui de sa bonne, car Nana aussi a vécu. Elle est morte à un âge avancé et, à la fin, il devenait difficile de faire bon ménage avec elle, fermement convaincue qu'elle était d'être la seule à savoir s'y prendre avec les enfants.
Une fois par semaine, la bonne de Jane a son jour de congé; alors Wendy se charge de coucher l'enfant. C'est l'heure bénie des histoires. Jane a inventé de faire une tente en soulevant son drap au-dessus de la tête de sa mère et de la sienne. Et dans cette obscurité redoutable, elle chuchote :
- Dis-moi ce que tu vois.
- Je ne crois pas que je voie quoi que ce soit cette nuit, répond Wendy avec le sentiment coupable que, si Nana eût été là, elle n'aurait pas permis de poursuivre l'entretien.
- Si, tu vois quelque chose, insiste Jane. Tu vois quand tu était une petite fille.
- Il y a bien longtemps de cela, mon cœur, soupire Wendy. Ah! comme les années s'envolent !
- Volent-elles de la même manière que tu volais quand tu étais petite fille ? demande la petite futée.
- La manière dont je volais! Sais-tu, Jane, parfois je me demande si j'ai jamais vraiment volé.
- Oui, tu as volé.
- Les belles années où je savais voler !
- Pourquoi ne sais-tu plus, maman ?
- Maintenant, je suis une grande personne, ma chérie. Quand on grandit, on désapprend à voler.
- Pourquoi désapprend-on ?
- Parce qu'on n'est plus assez joyeux, innocent et sans-cœur. Seuls les sans-cœur joyeux et innocents savent voler.
- Qu'est-ce que des sans-cœur joyeux et innocents ? Oh! comme je voudrais être sans-cœur, joyeuse et innocente.
D'autres fois, Wendy admet qu'elle voit en effet quelque chose.
- Je crois bien que c'est cette chambre.
- Je le crois aussi, dit Jane. Continue.
Les voilà embarquées dans la grande aventure de la nuit où Peter revint chercher son ombre.
- Stupide garçon! dit Wendy, il essayait de la recoller avec du savon! Comme il n'y arrivait pas, il s'est mis à pleurer, ce qui m'a réveillée. Alors j'ai recousu son ombre pour lui.
- Tu as sauté un passage, interrompt Jane qui connaît l'histoire mieux que sa mère à présent. Quand tu l'as vu en train de pleurer, qu'est-ce que tu lui as dit ?
- Je me suis assise dans mon lit et j'ai dit " Pourquoi pleures-tu, petit garçon ? "
- Oui, c'était ça, dit Jane avec un gros soupir satisfait.
- Alors, il nous a tous fait envoler pour le pays de l'imaginaire où sont les fées, les pirates, les Peaux-Rouges, la lagune aux sirènes, la maison souterraine et la petite hutte.
- Oui! Qu'est-ce que tu préférais de tout cela ?
- Je crois que je préférais par-dessus tout la maison souterraine.
- Oui, moi aussi. Que t'a dit Peter la dernière fois qu'il t'a parlé ?
- La dernière chose qu'il m'ait dite, c'était " Attends-moi toujours et, une nuit, tu m'entendras chanter. "
- Oui.
- Hélas! il m'a complètement oubliée.
Wendy a dit cela avec un sourire. Cela montre à quel point elle est adulte.
- A quoi ressemblait son chant? demanda un soir la petite Jane.
Wendy essaya d'imiter le cri de victoire de Peter.
- Non, ce n'était pas comme ceci, dit gravement Jane, mais comme cela.
Et elle l'imita tellement mieux que sa mère que Wendy en fut un peu saisie.
- D'où sais-tu que c'était ainsi, ma chérie ?
- Je l'entends souvent quand je dors, dit Jane.
- C'est vrai, beaucoup de filles l'entendent en dormant, mais moi, je suis la seule qui l'ait entendu éveillée.
- Quelle chance tu as ! dit Jane.
Puis une nuit le drame arriva. On était au printemps. Jane avait eu son histoire et dormait maintenant dans son lit. Wendy était assise sur le plancher, tout près du feu qui éclairait ses travaux de raccommodage, car il n'y avait pas d'autre lumière dans la chambre; et, tandis qu'elle raccommodait, elle entendit un chant triomphal. Puis la fenêtre s'ouvrit, comme jadis, et Peter se posa sur le sol.
Il n'avait absolument pas changé, et Wendy vit tout de suite qu'il avait encore ses dents de lait.
Il était un petit garçon, et elle, une grande personne. Elle se blottit près du feu, sans oser faire un mouvement, désemparée et comme prise en faute, elle, la grande femme.
- Salut, Wendy !
Il ne remarquait aucune différence, étant surtout occupé de lui-même, et dans la faible clarté, il pouvait prendre la robe blanche de Wendy pour la chemise de nuit dans laquelle il l'avait vue pour la première fois.
- Salut, Peter, dit-elle d'une voix éteinte en se tassant pour paraître plus petite.
Quelque chose en elle pleurait : " Femme, femme, laisse-moi. "
- Tiens, où est John ? demanda Peter s'apercevant qu'il manquait un troisième lit.
- Il n'est pas ici en ce moment, souffla-telle.
- Michael dort? dit-il en posant un regard distrait sur Jane.
- Oui, répondit-elle.
Mais aussitôt elle se reprocha de manquer de loyauté à son égard aussi bien qu'envers Jane.
- Ce n'est pas Michael, se hâta-t-elle de corriger, de peur qu'un châtiment ne vint fondre sur sa tête.
Peter regarda.
- C'est un nouvel enfant ?
- Oui.
- Un garçon ou une fille ?
- Une fille.
Sûrement, il allait comprendre maintenant. Mais non, pas le moins du monde !
- Peter, dit-elle en hésitant, tu n'espères pas que je vais m'envoler avec toi ?
- Bien sûr que si, c'est pour cela que je suis venu.
Il ajouta d'un ton de léger reproche
- As-tu oublié que le moment est venu de faire le nettoyage de printemps ?
A quoi bon lui rappeler qu'il en avait laissé passer plus d'un ?
- Je ne peux pas venir, s'excusa-t-elle, je ne sais plus du tout voler.
- J'aurai tôt fait de te rapprendre.
- Oh Peter, ne gaspille pas la poudre des fées pour moi.
Elle s'était levée ; et la peur enfin assaillit le garçon.
- Qu'y a-t-il ? cria-t-il en reculant.
- Je vais allumer, dit-elle, alors tu verras par toi-même.
Pour autant que je sache, ce fut la seule fois dans sa vie où Peter eut peur.
- N'allume pas, supplia-t-il.
Elle caressa doucement les cheveux du tragique petit orphelin. Elle n'était pas une petite fille au cœur brisé de chagrin à cause de lui; elle était une femme adulte, que tout cela faisait sourire, pourtant ses sourires étaient mouillés.
Alors elle alluma la lampe, et Peter vit. Il poussa un cri de souffrance; et quand cette superbe créature se pencha vers lui pour le soulever dans ses bras, il recula farouchement.
- Qu'y a-t-il ? demanda-t-il encore.
Cette fois, elle ne pouvait plus se dérober.
- Je suis vieille, Peter. J'ai déjà plus de vingt ans. Il y a longtemps que j'ai grandi.
- Tu avais promis de ne pas grandir.
- Je n'ai pas pu faire autrement. Je suis mariée, Peter.
Non! Ce n'est pas vrai.
- Si, et la petite fille dans le lit est mon enfant.
- Non! Ce n'est pas vrai !
Mais il la crut, et fit un pas vers l'enfant endormie, son poignard levé. Bien sûr, il ne la frappa pas. Au lieu de frapper, il s'assit sur le plancher et sanglota. Et Wendy ne sut comment le consoler, elle qui autrefois le faisait si bien. Elle n'était qu'une femme, maintenant, et elle se précipita hors de la chambre pour mettre de l'ordre dans ses pensées.
Peter pleurait toujours à chaudes larmes, et ses sanglots finirent par réveiller Jane. Elle s'assit dans son lit, immédiatement intéressée.
- Pourquoi pleures-tu, petit garçon ? dit-elle.
Peter se leva et lui fit une révérence qu’elle lui rendit de son lit.
- Bonjour, dit-il.
- Bonjour, dit Jane.
- Je m'appelle Peter Pan.
- Je le sais.
- Je suis venu chercher ma mère, expliqua-t-il, pour l'emmener dans 1'lle de l'imaginaire.
- Je sais, dit Jane, je t'attendais.
Quand Wendy revint, tout embarrassée, elle trouva Peter assis sur le bois du lit et poussant son cocorico victorieux, tandis que Jane en chemise de nuit voletait à travers la chambre dans une extase solennelle.
- C'est ma mère, déclara Peter.
Jane descendit et se tint à ses côtés avec, sur son visage, cette expression qu'il aimait à voir chez les dames qui le regardaient.
- Il a tellement besoin d'une mère, dit Jane.
- Je sais, admit Wendy d'un air malheureux. Personne ne le sait aussi bien que moi.
- Au revoir, dit Peter à Wendy.
Il s'éleva dans l'air et l'impudente petite Jane en fit autant. Déjà, elle volait mieux qu'elle ne marchait. Wendy se rua à la fenêtre.
- Non! non! cria-t-elle.
- C'est seulement pour le nettoyage de printemps, dit Jane. Il tient à ce que ce soit moi qui le fasse toujours.
- Si seulement je pouvais aller avec vous, soupira Wendy.
- Tu vois bien que tu ne peux pas voler, dit Jane.
Bien sûr, Wendy finit par céder et les laissa s'envoler ensemble.
La dernière vision que nous ayons d'elle la montre à la fenêtre, regardant les enfants s'éloigner dans le ciel jusqu'à ce qu'ils ne soient pas plus grands que les étoiles. Et tandis que vous contemplez Wendy, vous voyez ses cheveux blanchir, sa silhouette redevenir petite, car tout cela s'est passé il y a fort longtemps. Jane est à présent une grande personne ordinaire, mère d'une fillette nommée Margaret. Et chaque fois que revient l'époque du nettoyage de printemps, Peter (sauf les années où il oublie) vient chercher Margaret et l'emmène au pays de l'imaginaire, où elle lui raconte des histoires dont il est le héros et qu'il écoute passionnément. Quand Margaret grandira, elle aura une fille, destinée à être à son tour la mère de Peter; et les choses continueront ainsi, aussi longtemps que les enfants seront joyeux, innocents et sans-cœur.


jeudi 23 octobre 2014

Chapitre 16 : Le retour

Chapitre 16 : Le retour

Deux coups de cloche, ce matin-là, les invitèrent à agiter leurs guiboles, car la mer était grosse. La Guigne, promu maître d'équipage, était avec eux, un bout de corde à la main et une chique de tabac dans la bouche. Tous avaient revêtu les habits de pirates raccourcis jusqu'aux genoux, s'étaient rasés de frais, et déambulaient sur le pont d'une démarche authentiquement chaloupée en remontant leurs pantalons.
Inutile de dire qui était le capitaine. Quant à Bon Zigue et John, ils étaient respectivement premier et deuxième seconds. Il y avait une femme à bord. Le reste n'était que simples mathurins et se tenait sur le gaillard d'avant. Peter ne lâchait plus la barre, mais il rassembla l'équipage pour lui adresser une brève allocution. Il espérait que tous feraient leur devoir comme de vaillants petits gars, mais il ne se cachait pas qu'ils étaient le rebut de Rio et de la Côte de l'Or, et les prévint que s'ils essayaient de le mordre, il les déchirerait sans pitié. Ce langage rude alla droit au cœur des matelots qui l'acclamèrent vigoureusement. Quelques ordres secs furent donnés, et ils firent virer de bord le navire en direction du continent.
Après avoir consulté la carte, le capitaine Pan calcula que, si ce temps se maintenait, ils atteindraient les Açores aux environs du 21 juin, après quoi ils auraient tout loisir pour finir le voyage en volant.
Certains souhaitaient que le navire rentrât dans la légalité, d'autres voulaient qu'il reste un bateau pirate; mais le capitaine les traitait comme des chiens, et ils n'osaient lui exprimer leurs vœux, pas même par pétition. Il était plus sûr de s'en tenir à une stricte obéissance. La Plume eut droit à une douzaine de coups de fouet pour avoir eu l'air perplexe alors qu'on lui ordonnait de relever la sonde. D'après l'opinion générale, Peter se conduisait pour l'instant de façon correcte uniquement pour endormir les soupçons de Wendy, mais on sentait qu’il ne tarderait pas à changer d'attitude, dès que serait prêt le nouveau costume que la fillette lui taillait contre son gré dans les plus méchants habits de Crochet. Par la suite, la rumeur courut que la première nuit où il porta ce costume, il resta longtemps assis dans la cabine, le porte-cigares de Crochet aux lèvres, et tous les doigts d'une main repliés, à l'exception de l'index qu'il tenait recourbé en l'air de façon menaçante, comme un crochet.
Au lieu d'observer le bateau, cependant, nous ferions mieux maintenant de retourner au foyer déserté depuis si longtemps par nos trois sans-coeur. Honte à nous d'avoir si complètement négligé le N° 14; pourtant, nous sommes certains que Mme Darling ne nous en blâmera pas. Si nous étions revenus plus tôt pour lui témoigner notre compassion, elle nous aurait probablement crié : " Ne faites pas l'idiot! Est-ce que je compte, moi ? Retournez là-bas et ayez l'œil sur les enfants! " Aussi longtemps que les mères se conduiront ainsi, leurs enfants en profiteront, et elles ne peuvent que s'y résigner.
Aussi nous aventurons-nous dans cette chambre familière uniquement parce que ses occupants légaux sont déjà sur le chemin du retour. Nous les devançons simplement pour nous assurer que les lits sont tout prêts et que M. et Mme Darling n'ont pas l'intention de sortir le soir. Nous ne sommes rien de plus que des serviteurs. Mais enfin, pourquoi les lits seraient-ils tout prêts, alors que leurs propriétaires les ont quittés avec une si ingrate précipitation ? Ils seraient bien attrapés si, en rentrant, ils découvraient que leurs parents sont partis à la campagne. Telle est la leçon qu'ils méritent depuis que nous les avons rencontrés. Mais si nous arrangions les choses de cette façon, Mme Darling ne nous le pardonnerait jamais.
Par-dessus tout, ce que nous aimerions faire, ce serait de lui dire, à elle, à la manière dont le font les auteurs, que les enfants sont en route et arriveront jeudi en huit. Cela gâcherait complètement la surprise que Wendy, John et Michael ont projetée. Ils ont tout réglé sur le bateau : le bonheur de maman, le cri de joie de papa, les bonds en l'air de Nana qui veut être la première à les embrasser, alors qu'ils feraient mieux de se préparer à une bonne raclée. Ah! que ce serait exquis de leur gâcher ce plaisir en révélant la nouvelle à l'avance! De sorte que, lorsqu'ils feraient leur entrée solennelle, Mme Darling n'offrirait pas même un baiser à Wendy, et que M. Darling s'exclamerait d'un ton bougon : " Zut alors! voilà encore les garçons! " Mais nous n'obtiendrions pas un remerciement pour ça. Nous commençons à connaître Mme Darling, depuis le temps, et sommes sûrs qu'elle nous reprocherait de priver les enfants de leur petit plaisir.
Mais, chère madame, jeudi en huit, c'est seulement dans dix jours. En vous prévenant dès maintenant, nous vous épargnons dix jours de tristesse !
- Oui, mais à quel prix! En frustrant les enfants de dix minutes de joie.
- Bon, si vous considérez les choses ainsi... - Peut-on les considérer autrement, je vous prie ?
Vous le voyez, cette femme n'a pas de caractère. Nous qui avions l'intention de dire des choses extraordinairement gentilles à son sujet, nous la méprisons et garderons nos louanges pour nous. A-t-elle vraiment besoin qu'on lui dise de tenir tout prêt, quand tout est déjà prêt ? Les lits sont faits, elle ne quitte jamais la maison, et, notez-le bien, la fenêtre est ouverte. Puisque nous ne lui servons à rien, autant retourner sur le bateau. Toutefois, nous sommes ici, alors restons-y et regardons. Voilà ce que nous sommes, de simples spectateurs. Puisque personne n'a vraiment besoin de nous, contentons-nous d'observer et tâchons de dire des choses vexantes dans l'espoir que quelques-unes blesseront.
Le seul changement qui se remarque dans la chambre des enfants, c'est qu'entre neuf heures du matin et six heures du soir, la niche ne s'y trouve pas.
Lorsque les enfants s'envolèrent, M. Darling eut le sentiment que tout le blâme retombait sur lui pour avoir enchaîné Nana qui, du début jusqu'à la fin, s'était montrée plus raisonnable que lui. Nous l'avons constaté, c'était un homme tout simple. Il aurait même pu passer pour un garçon, s'il avait pu se guérir de sa calvitie. Mais, par ailleurs, il avait le sens de la justice, et un courage de lion pour accomplir ce qu'il croyait être son devoir. Ayant longuement réfléchi à toute l'affaire après le départ des enfants, il se mit à marcher à quatre pattes et S'introduisit en rampant dans la niche. Mme Darling eut beau tendrement l'inviter à sortir de là, il lui opposa chaque fois une réponse triste mais ferme :
- Non, chère mienne, c'est la place qui me revient.
Pris d'amers remords, il jura qu'il ne quitterait pas la niche tant que les enfants ne seraient pas de retour. Cela faisait pitié à voir, bien sûr. Mais M. Darling, quoi qu'il fit, poussait tout à l'extrême; sinon, il laissait rapidement tomber. Jamais il n'y eut homme plus humble que George Darling, lui naguère si orgueilleux, alors qu'il se tenait le soir dans sa niche, et bavardait avec sa femme de leurs enfants et de leurs habitudes charmantes.
A l'égard de Nana, il faisait preuve d'une sollicitude touchante. Il ne lui aurait jamais permis de revenir dans sa niche, mais pour le reste, il faisait ses quatre volontés.
Chaque matin, la niche avec M. Darling dedans était portée jusqu'à un fiacre qui les emmenait au bureau et les ramenait à six heures à la maison de la même façon. On mesurera la force de caractère qu'il fallait à cet homme, si l'on se souvient combien il était sensible à l'opinion de ses voisins, lui dont chaque mouvement suscitait à présent une curiosité étonnée. Intérieurement, il devait souffrir le martyre; mais il affichait une calme dignité, même quand de jeunes personnes Critiquaient sa petite maison, et soulevait poliment son chapeau chaque fois qu'une dame regardait à l'intérieur.
Cela aurait pu être grotesque, en vérité c'était plein de grandeur. Bientôt on comprit le sens profond de sa conduite, et le cœur généreux du public s'en émut. Des cohortes de badauds suivaient son fiacre, en l’acclamant chaudement; de charmantes jeunes filles le prenaient d'assaut pour réclamer un autographe. Des interviews parurent dans les meilleurs journaux, les gens bien l'invitaient à dîner et ajoutaient :
- Soyez gentil, venez dans votre niche.
Au cours de cette semaine si fertile en événements, Mme Darling attendait le retour de George, assise dans la chambre des enfants. Elle autrefois si guillerette, on eût dit la tristesse en personne. Toute sa gaieté s'était évanouie du fait de la perte de ses enfants. Et nous ne nous sentons plus la force de l'accabler de nos sarcasmes. Si elle aimait trop ces fichus gamins, après tout pouvait-elle s'en empêcher? Regardez-la, elle s'est endormie sur sa chaise. Le coin de sa bouche, la première chose que l'on regarde, est presque flétri. Sa main étreint nerveusement son cœur, comme s'il lui faisait mal. Certains préfèrent Peter, d'autres Wendy; nous, c'est elle que nous préférons. Supposons que, pour lui faire plaisir, nous lui murmurions dans son sommeil que les moutards vont bientôt revenir.
Ils ne sont plus qu'à quelques kilomètres de la fenêtre maintenant, et ils volent ferme, mais nous ne le dirons pas, nous murmurerons seulement qu'ils sont en route. Rien que cela...
Dommage, nous n'aurions pas dû! car Mme Darling a sursauté, appelant ses enfants par leur nom, et il n'y a personne dans la pièce sauf Nana.
- Oh Nana! j'ai rêvé que mes chéris étaient de retour.
Nana a les yeux embués de larmes. Tout ce qu'elle peut faire, c'est de poser gentiment la patte sur les genoux de sa maîtresse. A ce moment arrive la niche. M. Darling passe la tête au-dehors pour embrasser sa femme. Son visage est plus las que naguère, mais son expression est plus douce.
Il tend son chapeau à Liza qui le prend avec mépris. Cette fille n'a aucune imagination, elle est incapable de comprendre les motifs d'un tel homme. Au-dehors, la foule qui a accompagné le fiacre jusqu'à la porte continue à pousser des acclamations. Naturellement, M. Darling ne peut y rester insensible.
- Écoutez, dit-il. C'est tout de même réconfortant.
- Rien que des garnements, raille Liza.
- Il y avait aussi quelques grandes personnes, aujourd'hui, assure-t-il en rougissant.
Liza hausse les épaules, mais M. Darling n'a pas un mot de reproche. Ses succès mondains n'ont pas gâté son caractère, ils l'ont adouci.
Pour le moment, il est assis moitié dans la niche, moitié au-dehors, et parle de ces succès avec sa femme. il lui presse la main pour la rassurer car elle craint que cela ne lui ait tourné la tête.
- Comme j'ai été faible, soupire-t-il. Oh mon Dieu, comme j'ai été faible!
- Et maintenant, George, demande-t-elle timidement, tu es toujours aussi plein de remords, n'est-ce pas?
- Toujours autant, ma chérie. Juge de mon expiation : vivre dans une niche!
- C'est bien une expiation, George? Tu es sûr que tu n'en tires pas une certaine satisfaction ?
- Mon amour!
Mme Darling lui demande vivement pardon; et, comme il sent qu'il s'assoupit, il se couche en rond dans la niche.
- Joue-moi quelque chose pour m'endormir, s'il te plaît, la prie-t-il.
M Darling se dirige vers le piano qui se trouve à côté, dans la salle de jeux, mais son mari ajoute étourdiment :
- Ferme la fenêtre, je sens un courant d'air. - Oh George, ne me demande pas ça! La fenêtre doit toujours rester ouverte pour eux, toujours, toujours.
A son tour, il lui demande pardon, et elle va se mettre au piano. Il ne tarde pas à s'endormir. Et, tandis qu'il dort, Wendy, John et Michael entrent en volant dans la chambre.
Non, non! Tel était bien le charmant programme qu'ils avaient prévu avant que nous quittions le bateau, c'est pourquoi nous l'avons écrit. Mais il a dû se passer quelque chose depuis lors, car à leur place ce sont Peter et Clochette qui entrent en volant.
Les premiers mots de Peter expliquent tout. - Vite, Clo! chuchote-t-il, ferme la fenêtre, mets la barre. Très bien. Il nous faudra repartir par la porte. Et quand Wendy arrivera, elle croira que sa mère ne veut plus d'elle. Elle sera obligée de s'en retourner avec moi.
Maintenant nous comprenons ce qui n'avait cessé de nous intriguer jusque-là : pourquoi Peter, après avoir exterminé les pirates, est resté sur le bateau au lieu de rentrer dans l'Ile et de laisser Clo escorter les enfants sur le continent. Il avait mijoté sa ruse depuis le début.
A présent, loin d'éprouver le moindre remords, il danse et saute de joie. Puis il jette un coup d'œil furtif dans l'autre pièce pour voir qui est en train de jouer.
- C'est la maman de Wendy, souffle-t-il à Clochette. Elle est jolie, mais la mienne l'est davantage. Sa bouche est pleine de dés, mais pas autant que celle de ma maman.
Il adore se vanter de sa mère, bien qu'il ignore tout d'elle, évidemment.
Mme Darling est en train de jouer " Home, sweet home "; Peter ne connaît pas cet air, mais il devine qu'il signifie : " Reviens, Wendy, Wendy, Wendy ". Et il lance, triomphant :
- Vous ne reverrez jamais plus Wendy, madame, car la fenêtre est solidement bouclée.
De nouveau, il jette un coup d'œil à côté, où la musique s'est tue; il voit que M. Darling a posé sa tête sur le bois du piano, deux larmes perlent dans ses yeux.
" Elle veut que j'enlève la barre, pense Peter, mais je ne le ferai pas, pas moi en tout cas! " Un autre coup d'œil : les larmes sont toujours là, à moins que deux autres ne les aient remplacées.
" Elle aime passionnément Wendy ", se dit Peter et il lui en veut de ne pas comprendre qu'il ne peut pas lui rendre Wendy. La raison est pourtant simple : " Moi aussi, je l'aime passionnément. Nous ne pouvons l'avoir tous les deux, Madame. "
Mais la dame n'a pas l'air de s'accommoder de cette raison, et Peter est malheureux. Même lorsqu'il cesse de la regarder, elle ne le laisse pas partir. Il sautille de-ci, de-là, fait des grimaces, mais quand il s'arrête, c'est comme si elle était en lui, frappant à la fenêtre.
- Bon, ça va! finit-il par dire, la gorge serrée.
Et il enlève la barre de la fenêtre.
- Viens, Clo! s'écrie-t-il en adressant un sourire de terrible mépris aux lois de la nature.
Nous n'en voulons pas, de ces sottes mamans.
Et il s'envole.
Ce fut ainsi que Wendy, John et Michael trouvèrent malgré tout la fenêtre ouverte, et c'était plus qu'ils ne méritaient. Ils se posèrent sur le plancher sans la moindre vergogne. Le plus jeune des trois avait tout oublié de la maison.
- John, dit-il en regardant autour de lui d'un air de doute, il me semble que je suis déjà venu ici.
- Évidemment, nigaud, voilà ton bon vieux lit.
- Mon lit, dit Michael sans conviction.
- Oh! s'écria John, la niche!
Et il se précipita pour regarder à l'intérieur. - Peut-être Nana est dedans ? demanda Wendy.
John émit un sifflement de surprise.
- Tiens ! dit-il, il y a un homme dans la niche.
- C'est papa! s'exclama Wendy.
- Laisse-moi voir papa, demanda impatiemment Michael.
Il l'examina longuement, puis
- Il n'est pas aussi grand que le pirate que j'ai tué, remarqua-t-il d'un ton si désenchanté que nous sommes bien aise que M. Darling fût en train de dormir.
Quel coup pour lui si ç'avait été les premières paroles qu'il dût entendre de son petit Michael! Wendy et John, quant à eux, étaient un peu déconcertés de découvrir leur père dans la niche.
- Assurément, dit John comme quelqu'un qui ne se fie plus à sa mémoire, il n'avait pas l'habitude de dormir dans la niche.
- John, fit Wendy d'une voix qui défaillait, Peut-être ne nous souvenons-nous plus du bon vieux temps aussi bien que nous le pensions?
Un grand froid leur serra le cœur. Bien fait pour eux.
Tout de même, dit ce bandit de John, quelle insouciance de la part de maman! Ne pas être là pour notre retour!
A ce moment, Mme Darling se remit à jouer. - C'est maman! s'écria Wendy en jetant un coup d'œil.
- Oui, c'est elle! dit John.
- Alors, tu n'es pas notre vraie maman, Wendy? demanda Michael qui avait sûrement sommeil.
- Mon Dieu! s'exclama Wendy, éprouvant pour la première fois une pointe de remords. Il était temps de rentrer !
- Glissons-nous sans bruit dans la pièce, suggéra John, et mettons-lui la main sur les yeux.
Mais une nouvelle aussi joyeuse devait être annoncée avec douceur et ménagement, pensa Wendy qui avait un meilleur plan.
- Mettons-nous au lit; ainsi, quand maman entrera dans la chambre, tout sera comme si nous n'étions jamais partis.
En effet, quand Mme Darling revint dans la chambre s'assurer que son mari dormait, tous les lits étaient occupés. Les enfants s'attendaient à ce qu'elle pousse un grand cri, mais cela ne vint pas. Elle les vit, mais ne crut pas qu'ils étaient là. Elle les avait vus si souvent dans leurs lits, en rêve, qu'elle crut tout simplement que son rêve revenait la hanter.
Elle s'assit dans sa chaise près du feu, où elle les avait si souvent bercés dans ses bras. Ils ne comprenaient plus, et la peur les étreignit tous trois.
- Maman! cria Wendy.
- C'est Wendy, dit-elle, toujours persuadée que c'était le rêve.
- Maman!
- C'est John, dit-elle.
- Maman! cria Michael. (Il la reconnaissait, à présent.)
- C'est Michael, dit-elle, et elle tendit vers les trois petits égoïstes ses bras qui ne les serreraient jamais plus.
Mais si, ils les serrèrent ! Ils entourèrent Wendy, John, Michael, qui avaient bondi hors du lit pour se jeter contre elle.
- George! George! cria Mme Darling lorsqu'elle put parler.
Et M. Darling s'éveilla pour partager son bonheur, et Nana entra en trombe. On n'aurait pu rêver plus charmant tableau, mais il n'y avait personne pour le voir, si ce n'est un étrange garçon qui regardait derrière la fenêtre. Il lui arrivait de connaître des félicités inouïes, interdites aux autres enfants, mais, en ce moment, il regardait à travers la vitre la seule joie qui lui était à jamais refusée.


mercredi 22 octobre 2014

Chapitre 15 : "A nous deux, capitaine Crochet"

Chapitre 15 : "A nous deux, capitaine Crochet"

Il nous arrive à tous d'étranges choses, sur le chemin de la vie, sans que nous y prenions garde tout de suite. Ainsi, par exemple, nous découvrons subitement que, depuis un laps de temps indéterminé, disons une demi-heure, nous n'y entendons plus que d'une oreille. C'est le genre d'expérience que fit Peter cette nuit-là. Quand nous l'avons vu pour la dernière fois, il traversait furtivement l’Île, un doigt sur les lèvres, et le poignard prêt à frapper. Lorsque le crocodile le dépassa, il ne remarqua rien de particulier; ce n'est qu'un peu plus tard qu'il se souvint de ne pas avoir entendu son tic-tac familier. Il trouva d'abord ce fait inquiétant, puis conclut avec raison que le réveil avait dû s'arrêter.
Sans se demander un instant ce que peut éprouver une créature brutalement privée de son plus intime compagnon, Peter réfléchit à la façon dont il pourrait utiliser la catastrophe à son propre avantage; et il décida de faire tic-tac afin que les bêtes sauvages, le prenant pour le crocodile, le laissent passer sans encombre. Il tictaquait à merveille, mais le résultat fut inattendu. Le crocodile étant de ceux qui l'entendirent se mit à le suivre, soit dans le but de récupérer ce qu'il avait perdu, soit simplement comme un ami qui croit de nouveau faire tic-tac (on ne le saura jamais), car, comme tous les gens esclaves d'une idée fixe, c'était une créature stupide.
Peter atteignit le rivage sain et sauf, et poursuivit sa route; ses jambes entrèrent dans l'eau comme si elles ignoraient qu'elles pénétraient dans un élément différent. Ainsi font un grand nombre d'animaux qui passent de la terre au milieu aquatique, mais pas un humain de ma connaissance.
Tout en nageant, Peter n'avait qu'une seule pensée : " Cette fois, ce sera Crochet ou moi! " Il s'était tellement habitué à son tic-tac qu'il le faisait machinalement maintenant, sans même s'en rendre compte. S'en serait-il aperçu qu'il aurait cessé aussitôt, car il ne lui vint pas à l'esprit d'aborder le navire en se servant de ce tic-tac - encore que ce procédé soit ingénieux.
Au contraire, il fut persuadé qu'il avait escaladé le flanc du brick sans faire plus de bruit qu'une souris. Aussi fut-il tout surpris de voir les pirates trembler devant lui, et Crochet au milieu d'eux, aussi pitoyable que s'il entendait le crocodile.
Le crocodile! Peter n'eut pas plus tôt pensé à lui qu'il entendit son tic-tac, et il jeta un bref coup d'œil derrière lui. Puis il réalisa qu'il était lui-même l'auteur de ce bruit et saisit en un éclair toute la situation. " Comme je suis intelligent! " se dit-il tout en faisant signe aux garçons de garder leurs applaudissements pour plus tard.
A ce moment, Ed Teynte le quartier-maître surgit du gaillard d'avant et s'avança sur le pont. A présent, lecteur, regarde ta montre et chronomètre l'action. Peter frappe juste et fort. De ses mains, John bâillonne l'infortuné pirate et étouffe son cri d'agonie. Celui-ci s'effondre en avant. Quatre garçons se précipitent et amortissent le bruit de sa chute. Peter donne le signal et le cadavre est jeté par-dessus bord. Un plouf ! puis le silence. Combien cela a duré ?
- Et d'un! dit La Plume. (Le compte a commencé.)
Peter disparut sur la pointe des pieds dans la cabine. Il était temps car plus d'un pirate prenait son courage à deux mains pour regarder autour de soi. Chacun percevait maintenant le souffle haletant de l'autre, ce qui prouvait que le terrible son avait cessé.
- Il est parti, capitaine, dit Smee en essuyant ses lunettes. Tout est calme.
Lentement, Crochet sortit la tête de dessous sa fraise, et tendit si fort l'oreille qu'il aurait pu ouïr l'écho du tic-tac. N'entendant rien, il se remit fermement sur ses pieds.
- A la planche! cria-t-il d'un air crâne.
Car à présent que les garçons l'avaient vu mollir, il les haïssait plus que jamais. Et il entonna l'infâme couplet que voici :
" Yo ho, yo ho, la jolie planche!
Promenons-nous à petits pas
Jusqu'à ce qu'elle penche et nous envoie
Boire à la grande tasse! "
Pour terroriser davantage ses prisonniers, et bien que sa dignité en pâtit, il se mit à danser sur une planche imaginaire tout en chantant et grimaçant. Quand il eut fini, il lança :
- Voulez-vous une caresse du chat à neuf queues, avant de marcher sur la planche?
Tous tombèrent à genoux.
- Non! non! supplièrent-ils d'une voix lamentable qui amena un sourire sur la face cruelle des pirates.
- Qu'on aille chercher le fouet! dit Crochet. Il est dans la cabine.
La cabine! Peter aussi était dans la cabine! Les enfants échangèrent un regard.
- On y va! répondit gaiement le Truand à son capitaine
Les garçons le suivirent des yeux tandis qu'il pénétrait dans la cabine; ils s'aperçurent à peine que Crochet avait repris sa chanson, accompagné de ses chiens serviles
" Yo ho, yo ho, le chat griffu!
N'oubliez pas qu'il a neuf queues,
Et quand elles écrivent sur votre dos... "
La suite, on ne la saura jamais, car un hurlement horrible jailli de la cabine interrompit les chanteurs. La plainte se répandit sur le pont avant de se perdre au loin. Un chant de victoire lui succéda, que les garçons connaissaient fort bien, et qui effraya les pirates plus encore que le hurlement.
- Qu'était-ce ? demanda Crochet.
- Et de deux! dit La Plume d'un ton solennel.
Après une minute d'hésitation, l'italien Cecco s'élança dans la cabine. Il en ressortit chancelant et hagard.
Eh bien, chien! qu'est-il arrivé au Truand ? siffla Crochet en se campant devant lui.
- Il lui est arrivé qu'il est mort, poignardé! dit Cecco d'une voix blanche.
- Bill le Truand, mort! s'écrièrent les pirates, médusés.
- Il fait noir comme chez le loup dans cette cabine, dit Cecco, bégayant presque. Et il y a là-dedans une chose terrible qui chante comme un coq.
L'air de jubilation des garçons, les regards de détresse des pirates, rien de tout cela n'échappa à Crochet.
- Cecco, dit-il de son ton le plus ferme, retourne à la cabine, et ramène-moi ce chanteur de cocoricos!
Cecco, le brave des braves, refusa en tremblant; mais Crochet caressait sa griffe d'un air sinistre.
- Tu as bien dit que tu irais, Cecco ? dit-il rêveusement.
Cecco partit en levant les bras de désespoir. Cette fois, plus de chant, tous écoutaient. De nouveau s'éleva un cri d'agonie, puis un autre de victoire. Personne ne souffla mot, sauf La Plume.
- Et de trois ! dit-il.
D'un geste, Crochet rassembla ses troupes. - Stupides harengs saurs! tonna-t-il. Lequel d'entre vous va me ramener ce pousseur de cocoricos ?
- Attendez que Cecco soit revenu, ronchonna Starkey, et les autres se rangèrent à son avis.
- Il m'a semblé que tu te portais volontaire, Starkey, dit Crochet sans cesser de caresser sa griffe.
- Par tous les diables, non! s'écria Starkey. - Ma griffe pense le contraire, dit Crochet en s'avançant vers lui. Je me demande, Starkey, s'il ne serait pas plus sage de ta part de ménager son humeur.
- Plutôt me faire pendre que d'entrer là-dedans! s'obstina Starkey, soutenu une fois de plus par l'équipage.
Une mutinerie ? demanda Crochet plus aimable que jamais. Et Starkey mène le bal!
- Pitié, capitaine, gémit Starkey tremblant des pieds à la tête.
- Serrons-nous la main, Starkey, répondit Crochet en tendant sa griffe.
Du regard, Starkey chercha du renfort parmi ses camarades, mais tous l'abandonnaient. il recula. Crochet marchait sur lui, la fameuse lueur rouge allumée dans ses prunelles. Avec un cri de désespoir, le pirate enjamba le canon et se précipita dans la mer.
- Et de quatre! dit La Plume.
- A présent, demanda poliment Crochet, un autre gentleman désire-t-il se mutiner ?
Il saisit une lanterne et brandissant son crochet d'un air menaçant :
- J'irai moi-même chercher cet animal! dit-il.
Et il entra résolument dans la cabine.
" Et de cinq! " Oh! comme La Plume trépignait d'impatience. Il s'humecta les lèvres pour être prêt à le dire, mais Crochet ressortit de la cabine en titubant, et sans sa lanterne.
- Quelque chose a soufflé la flamme, dit-il d'une voix mal assurée.
- Quelque chose! répéta Mullins.
- Et Cecco? demanda Plat-de-Nouilles.
- Aussi mort que le Truand, répondit brièvement Crochet.
Son peu d'empressement à retourner dans la cabine impressionna défavorablement l'équipage, et de nouveaux appels à la mutinerie s'élevèrent. Tous les pirates sont superstitieux. Et Cookson observa .
- On dit que le signe le plus sûr pour reconnaître un bateau maudit, c'est quand il y a à bord une personne de plus qu'on n'en peut compter.
J'ai entendu dire, marmonna Mullins, jours les bateaux pirates qu' " il " hante tout près de leur fin. Avait-il une queue, capitaine ?
On dit que quand " il " vient, ajouta un troisième avec un regard de haine pour Crochet, " il " prend l'apparence du plus méchant des hommes qui se trouvent à bord.
Avait-il un crochet? railla insolemment Cookson.
Et l'un après l'autre, tous répétèrent : Ce navire est voué à sa perte.
Sur ce, les enfants ne purent s'empêcher de pousser des hourras. Crochet avait presque oublié ses prisonniers; alors qu'il se balançait d'un pied sur l'autre en tournant autour d'eux, son regard s'alluma soudain.
- Les gars! lança-t-il à l'équipage, j'ai une idée. Ouvrez la porte de la cabine, et poussez les gamins là-dedans. Qu'ils se débrouillent avec le chanteur de cocoricos. S'ils le tuent, tant mieux pour nous; s'il les tue, tant pis pour eux et ce n'est pas mal pour nous.
Pour la dernière fois, ces chiens rampants admirèrent leur capitaine et exécutèrent fidèlement ses ordres. Les garçons, feignant de se regimber, furent poussés à l'intérieur de la cabine dont la porte se referma sur eux.
- Et maintenant, écoutons! cria Crochet.
Tous écoutèrent, sans que personne osât regarder la porte. Si, une seule osa, Wendy, qui pendant tout ce temps était restée attachée au mât. Elle ne s'attendait ni à un cri d'agonie ni à un cocorico de triomphe, mais à voir réapparaître Peter.
Elle n'attendit pas longtemps. Peter avait enfin trouvé ce qu'il cherchait : la clef qui libérerait les enfants de leurs chaînes.
Quand ils se glissèrent hors de la cabine, armés de toutes les armes qu'ils avaient pu dénicher, Peter leur fit signe de se tenir cachés jusqu'à ce qu'il eût coupé les liens qui retenaient Wendy. Ce fut tôt fait et alors, rien n'eût été plus facile que de s'envoler tous ensemble. Oui, mais voilà : le défi de Peter, " A nous deux, capitaine Crochet! ", leur barrait la route. Peter souffla à l'oreille de Wendy d'aller se cacher avec le reste de la bande et lui-même prit sa place au pied du mât, enveloppé dans le manteau de la fillette. Alors, prenant sa respiration, il poussa son cocorico de victoire.
Les pirates crurent pour le coup que tous les garçons gisaient morts dans la cabine. Crochet essaya de ranimer leur courage. Mais il avait fait d'eux des chiens, et ces chiens lui montraient leurs crocs. S'il détournait les yeux, ils lui sauteraient dessus.
- Les gars, reprit-il, prêt à cajoler ou à frapper selon les besoins de la cause mais sans abdiquer le moins du monde, je sais ce que c'est. Il y a un oiseau de malheur à bord.
- Ouais, ricanèrent-ils, hargneux, une espèce d'homme avec une griffe.
- Non, les gars, non, c'est la fille. Les femmes ont toujours porté malheur aux bateaux pirates. Tout ira bien quand elle aura débarrassé le plancher.
Certains se souvinrent que c'était là un des aphorismes favoris de Flint.
- Cela vaut le coup d'essayer, dirent-ils, à demi convaincus.
- Jetez-la par-dessus bord ! ordonna Crochet.
Ils se précipitèrent vers ce qu'ils croyaient être Wendy.
- Plus personne ne peut vous sauver, mam'zelle! railla Mullins.
Si ! répondit le personnage emmitouflé dans le manteau.
- Qui donc?
- Peter Pan le Vengeur! s'écria le garçon en jetant à terre le manteau.
Alors tous comprirent qui était l'auteur du massacre de la cabine. Par deux fois, Crochet essaya de parler, par deux fois la voix lui manqua. En cette minute terrible, son cœur féroce dut se briser.
- Pourfendez-le ! ordonna-t-il mais sans grande conviction.
- Allons-y, garçons! A l'attaque! lança la voix juvénile de Peter.
L'instant d'après, tout le navire retentissait du cliquetis des armes. Si les pirates s'étaient regroupés, ils auraient pu remporter la victoire. Mais l'assaut leur avait fait perdre la tête, et ils couraient çà et là, frappant au hasard, chacun se croyant le dernier survivant de l'équipage; à un contre un, ils étaient les plus forts, mais comme ils se bornaient à se défendre, cela permettait aux garçons de chasser par paire et de choisir leur proie. Certains de ces scélérats se jetaient à la mer; d'autres se cachaient dans des coins sombres où La Plume, qui ne combattait pas, allait les dénicher avec une lanterne qu'il leur braquait en plein visage, de sorte qu'à moitié aveuglés, ils faisaient des victimes toutes prêtes pour les épées fumantes des autres garçons. On n'entendait que le fracas des armes, de temps à autre un cri de douleur ou un plouf !, et La Plume comptant d'un ton monocorde - cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze.
Lorsqu'il n'en resta plus un seul à bord, un groupe de garçons pleins d'ardeur entoura Crochet qui sembla ravi de l'aubaine tandis qu'il les tenait à distance dans son cercle de feu. Ils étaient venus à bout de ses hommes, mais à lui seul il était de taille à lutter contre eux tous. Chaque fois qu'ils revenaient à la charge, il les repoussait loin de lui. Il avait soulevé un garçon avec son crochet et s'en servait comme d'un bouclier, lorsqu'un autre, qui venait de passer son épée au travers de Mullins, se jeta dans la mêlée.
- Levez vos épées, les gars ! s'écria le nouveau venu, cet homme m'appartient!
Et Crochet se trouva soudain face à face avec Peter. Les autres reculèrent et formèrent . un cercle autour d'eux.
Les deux adversaires échangèrent un long regard ; Crochet frissonnait légèrement, et Peter arborait son étrange sourire.
- Ainsi, Pan, dit enfin Crochet, tout ceci est ton oeuvre!
- Oui, Jacques Crochet, répondit l'autre durement, c'est mon oeuvre.
- Insolente et orgueilleuse jeunesse, apprête-toi à affronter ton destin.
- Homme ténébreux et malfaisant, répondit Peter, défends-toi!
Sans échanger d'autres paroles, ils se mirent à l'ouvrage, et pendant un moment, il n'y eut d'avantage ni d'un côté ni de l'autre. Peter était un magnifique escrimeur, et parait les coups avec une rapidité foudroyante; il feintait, puis allongeait une botte qui surprenait la défense adverse. Malheureusement, la portée insuffisante de ses coups le handicapait puisqu'il ne pouvait toucher l'ennemi. Crochet, aussi brillant sinon aussi preste dans le jeu du poignet, le forçait à reculer sous l'élan de ses assauts, espérant en finir rapidement grâce à une botte secrète que lui avait enseignée Barbecue, autre fois à Rio. Mais à son vif désappointement, la botte fut détournée à chacune de ses tentatives. Il voulut alors frapper le coup de grâce avec son crochet de fer qui déchirait l'air. Peter esquiva, se faufila par-dessous, et allongea un coup décisif qui transperça le capitaine entre les côtes. A la vue de son propre sang, dont - vous vous en souvenez - la couleur peu ordinaire lui était insupportable, l'épée tomba de sa main et il se trouva à la merci de Peter.
- Achève-le! crièrent les garçons.
Mais d'un geste sublime, Peter invita son ennemi a ramasser son épée. Crochet ne se le fit pas dire deux fois, avec cependant le sentiment tragique que Peter lui donnait une leçon de savoir-vivre.
Jusque-là, il croyait combattre un démon, mais de plus sombres soupçons l'assaillirent.
- Qui es-tu donc, Pan ? cria-t-il.
- Je suis la jeunesse, je suis la joie, répondit Peter tout à trac, je suis un petit oiseau sorti de l'œuf.
Cette réponse absurde prouvait néanmoins que Peter n'avait pas la moindre idée de ce qu'il était, ce qui est le degré suprême du bon ton.
- En garde! cria Crochet, désespéré.
Il combattait à présent comme une faux faite homme, chaque coup de sa terrible lame eût coupé en deux n'importe quel adversaire, adulte ou enfant. Mais Peter voltigeait autour de lui, comme si le vent des épées fendant l'air le chassait hors de la zone de danger. Et il pointait, piquait, sans trêve.
Crochet se sentit perdu. Ce cœur passionné ne demandait plus à battre. Il ne sollicitait plus qu'une faveur avant de se glacer pour toujours voir Peter commettre une vilenie.
Abandonnant la lutte, il se rua vers la soute aux munitions et y mit le feu.
- Dans deux minutes, s'écria-t-il, le bateau explosera!
" Pour le coup, le naturel va revenir au galop! " présumait-il.
Mais Peter sortit de la soute tenant la mèche enflammée dans ses mains et la jeta par-dessus bord.
Crochet lui-même, comment se comportait-il en cet instant suprême ? Si corrompu qu'il fût, nous nous réjouissons, sans pour autant sympathiser avec lui, qu'il sût finir en beauté, fidèle aux traditions de sa race. Les garçons volaient autour de lui, moqueurs et méprisants. Tandis qu'il titubait sur le pont, distribuant au hasard des coups impuissants, son esprit n'était plus avec eux; il était affalé sur les terrains de jeu d'antan, renvoyé définitivement et surveillant la partie comme un joueur sur la touche, mais quelle touche ! Ses souliers étaient corrects, son gilet était correct, son noeud de cravate, ses bas étaient corrects.
Adieu, ô Jacques Crochet, nous te saluons, bien que tu ne sois pas tout à fait un héros!
Car le voici arrivé à son heure dernière.
Alors que Peter volait lentement vers lui, le poignard levé, il sauta par-dessus le bastingage et plongea dans les flots. Il ignorait que le crocodile l'y attendait; c'est exprès que nous avons arrêté le réveil, afin de lui épargner cette information douloureuse : n’est-ce pas la moindre des choses que de lui témoigner quelque respect au moment de son trépas?
Il eut un dernier triomphe que nous lui reconnaîtrons sans lésiner. Comme il enjambait le bastingage, d'un geste il invita Peter à se servir de son pied plutôt que de son poignard. De sorte qu'au lieu de frapper, Peter shoota. Crochet avait obtenu la faveur qu'il désirait tant!
- Choquant! s'écria-t-il joyeusement, et il se livra d'un cœur content au crocodile.
Ainsi périt Jacques Crochet.- Dix-sept! proclama La Plume.
Mais il se trompait dans ses calculs. Quinze seulement payèrent pour leurs crimes cette nuit là et deux purent regagner le rivage.
Starkey qui devait être capturé par les Peaux-Rouges et condamné à leur servir de bonne d'enfants, mélancolique dégringolade pour un pirate ; et Smee, qui désormais erra à travers le monde en lunettes, gagnant une maigre subsistance à prétendre qu'il était le seul homme que Jacques Crochet eût jamais craint.
Pendant ce temps-là, Wendy s'était tenue en dehors du combat, regardant Peter avec des yeux brillants. Maintenant que tout était terminé, elle retrouva son importance. Elle les admirait tous également, et frissonna délicieusement quand Michael lui montra la place où il avait tué un pirate. Puis elle les amena dans la cabine de Crochet, et pointant un doigt vers la montre du défunt capitaine, suspendue à un clou :
- Une heure et demie! dit-elle.
L'heure tardive lui importait plus que le reste. Rapidement, elle les installa dans les couchettes des pirates, et nous pouvons être sûrs que cela ne traîna pas. Peter eut le droit d'arpenter le pont jusqu'à ce qu'il s'endormît au pied du canon. Un de ses cauchemars vint le visiter, il pleura longtemps dans son sommeil, et Wendy dut le serrer bien fort contre elle.


mardi 21 octobre 2014

Chapitre 14 : Sur le bateau pirate

Chapitre 14 : Sur le bateau pirate

Une lueur verte lorgnant sur la rade du Kidd, à l'embouchure de la Rivière des Pirates, signalait l'endroit où louvoyait cet infâme repaire du crime, le Jolly-Roger, crasseux jusqu'à la coque et aussi répugnant qu'un sol souillé de plumes ensanglantées. Cette terreur des mers se passait de vigie tant l'horreur de sa renommée la protégeait de toute attaque.
La nuit l'enveloppait de son épais manteau qui ne laissait filtrer aucun bruit, si ce n'est le ronron de la machine à coudre de Smee. Pathétique Smee, si travailleur et si serviable, la crème de la banalité! Je ne sais ce qui le rendait si pathétique, peut-être sa parfaite ignorance de l'être ? Quoi qu'il en fût, les hommes les plus virils devaient se détourner de lui pour ne pas céder à l'émotion que sa vue inspirait; et certains soirs d'été, il avait attendri Crochet jusqu'aux larmes. Mais de cela, comme du reste, il était loin de se douter.
Quelques pirates, accoudés aux bastingages, s'adonnaient à la boisson dans les miasmes de la nuit; d'autres se vautraient sur les barriques, jouant aux dés ou aux cartes; les quatre gaillards qui avaient transporté la petite hutte étaient affalés sur le pont où, jusque dans leur sommeil, ils roulaient habilement d'un côté ou de l'autre, pour éviter les coups de griffe que Crochet distribuait au passage. Crochet arpentait pensivement le pont. 0 homme insondable! C'était son heure de triomphe. Il avait à jamais écarté Peter de son chemin, et les autres garçons captifs sur le brick marcheraient bientôt sur la planche. C'était le pire de ses exploits depuis le jour fameux où il avait mis Barbercue à sa botte. Quand on sait combien l'homme n'est qu'une outre de vanité, on ne sera pas surpris de voir Crochet parcourir le pont d'un pas vertigineux, la tête enflée par les vents de la gloire.
Pourtant, nulle allégresse ne transparaissait dans sa démarche, qui se réglait sur le mécanisme de son esprit ténébreux. Crochet se sentait profondément abattu.
Ce sentiment qui s'emparait de lui lorsqu'il se recueillait en lui-même dans la quiétude de la nuit provenait de son douloureux isolement. Jamais cet homme énigmatique ne se sentait plus seul qu'entouré de ses valets rampants. Non, ils n'appartenaient pas au même monde.
Crochet n'était pas son vrai nom. Même encore de nos jours, révéler sa véritable identité mettrait le pays à feu et à sang. Mais ceux qui savent lire entre les lignes l'auront déjà deviné, il avait fréquenté l'une des meilleures écoles; il en avait gardé les usages qui restaient collés à lui comme des vêtements (avec lesquels ils ont en effet plus d'un rapport). Aussi lui était-il déplaisant, même à cette période avancée de sa carrière, de prendre un bateau à l'abordage sans avoir fait toilette au préalable. Il affectait cette démarche traînante, privilège de l'éducation qu'il avait reçue. Mais par-dessus tout, il avait conservé le culte du bon ton.
Le bon ton! Au pire de sa déchéance, il n'oubliait pas que c'était la seule chose qui importât vraiment.
Des tréfonds de son âme montait un grincement de gonds rouillés, puis un tap-tap-tap sévère, martelant la nuit comme quelqu'un qui ne trouve pas le sommeil.
- N'as-tu pas quelque peu détonné, aujourd'hui'?
Telle était l'éternelle question.
- La gloire, la gloire, cette clinquante babiole, voilà mon lot! s'écriait-il.
- Est-il vraiment de bon ton de chercher à se faire remarquer? répliquait le tap-tap des bienséances.
- Je suis le seul homme qu'ait jamais craint Barbecue, insistait Crochet, et Flint lui-même redoutait Barbecue!
- Barbecue, Flint - de quelles familles sont-ils issus, ceux-là ? cinglait la réponse.
Question plus alarmante encore, n'était-il pas de, mauvais ton de tant se soucier du bon ton? Ces pensées le torturaient jusque dans ses organes vitaux, telles une épine fichée dans son corps, plus acérée que sa griffe de fer. Tant que durait ce supplice, la sueur ruisselait de sa face cireuse jusque sur son gilet. Il avait beau s'éponger la figure de ses manches, rien n'endiguait ce flux.
Ah! N'enviez pas le malheureux Crochet.
Brusquement lui vint le pressentiment de sa ruine prochaine, comme si le défi terrible de Peter avait déjà atteint sa cible. Une mélancolique envie de prononcer ses dernières paroles s'empara de lui, de crainte que plus tard, on ne lui en laisserait pas le temps.
Misérable Crochet! s'écria-t-il. Son ambition l'aura perdu! (A ses heures les plus sombres, il se citait à la troisième personne.)
- Aucun enfant ne m'aime.
Cette réflexion saugrenue ne l'avait jamais troublé auparavant. Lui était-elle inspirée par le ronron de la machine à coudre de Smee ? Monologuant à voix haute, Crochet contempla longuement Smee en train de coudre placidement des ourlets : le maître d'équipage croyait dur comme fer que les enfants avaient peur de lui.
Peur de lui! Qui avait peur de Smee ? Surtout pas les gosses qui l'avaient adoré dès le début. Il leur avait dit des choses abominables, les avait frappés avec la paume, parce qu'avec le poing il n'aurait jamais pu; mais, plus que jamais, les enfants s'étaient accrochés à ses basques et Michael avait même essayé ses lunettes.
Dire au pauvre Smee que les enfants le trouvaient sympathique ? Crochet en mourait d'envie, mais c'eût été trop cruel. Alors, il retourna ce mystère dans son esprit : pourquoi le trouvaient-ils sympathique ? Il traquait cette énigme avec un acharnement de limier. Qu'était-ce donc qui rendait Smee si sympathique ? La réponse jaillit, terrible :
- " Le bon ton ? "
L'Irlandais possédait-il cette qualité sans le savoir, ce qui est le plus élevé de tous les tons ?
Poussant un cri de rage, le capitaine leva sa main de fer au-dessus de la tête de Smee, mais une réflexion suspendit son geste : " Griffer quelqu'un sous prétexte qu'il fait preuve de bon ton, qu'est-ce que c'est? "
- " Une preuve de mauvais ton! "
Aussi impuissant que moite de sueur, le malheureux Crochet tomba en avant comme une fleur fauchées.
Les hommes d'équipage le croyant hors circuit pour un moment, la discipline se relâcha aussitôt. Ils se livrèrent à une bacchanale effrénée, qui le remit immédiatement debout. Toutes traces de faiblesse humaine étaient effacées de sa personne, comme s'il avait reçu un seau d'eau.
- La paix, cancres! Ou je vous étrille!
Le chahut cessa aussitôt.
- Les enfants sont-ils bien enchaînés ? Ils ne risquent pas de s'envoler ?
- Non, monsieur.
- Alors amenez-les.
On tira les garçons de la cale pour les aligner devant le capitaine, mais celui-ci ne semblait pas s'apercevoir de leur présence. Il flânait nonchalamment, tout en fredonnant non sans talent quelques mesures d'un refrain polisson, tandis que ses doigts jouaient avec un paquet de cartes. De temps à autre, son cigare jetait une lueur rougeâtre, sur sa figure.
- Maintenant, mes mignons, dit-il avec vivacité, six d'entre vous vont passer sur la planche, mais j'ai besoin de deux garçons de cabine. Qui se porte volontaire ?
" Ne l'irritez pas inutilement ", leur avait recommandé Wendy dans la cale. La Guigne fit donc un pas en avant d'un air poli. L'idée de servir pareil maître ne lui souriait guère, et son instinct lui soufflait qu'en la circonstance, il serait judicieux de rejeter la responsabilité de son refus sur une personne absente; quoique un peu nigaud, il savait que seules les mères acceptent de jouer le rôle de tampon. Tous les enfants le savent, et tout en les méprisant pour cela, ne se privent pas d'en abuser.
Aussi La Guigne expliqua-t-il prudemment :
- Voyez-vous, monsieur, je ne crois pas que ma mère aurait aimé me voir devenir pirate. Et la tienne, La Plume?
Il fit un clin d'œil à La Plume qui répondit comme à regret :
- Je ne crois pas non plus. Et vous, les Jumeaux ?
- Moi non plus, dit le premier Jumeau, pas plus bête que les autres. Et toi, Bon Zigue ?Arrêtez ça! rugit Crochet.
Et les porte-parole furent brutalement remis dans le rang.
- Et toi, mon garçon, reprit Crochet à l'adresse de John. Tu m'as l'air un peu plus déluré que le reste. N'as-tu jamais rêvé d'être pirate, p'tit gars ?
John avait déjà fait l'expérience de ce genre de tentation, en classe de mathématiques ; et cela le flattait d'être remarqué par Crochet.
- J'aurais aimé m'appeler Jacques-lesmains-rouges, souffla-t-il timidement.
C'est un nom qui a de l'allure. On t'appellera comme ça si tu te joins à notre équipage.
- Qu'en penses-tu, Michael ? demanda John.
- Et moi, comment m'appellerait-on si je venais aussi ? s'enquit Michael.
- Jojo Barbe-Noire.
- Qu'en penses-tu, John ? fit Michael, impressionné.
Il voulait que ce fût John qui prît la décision, de même que John voulait que ce fût lui.
- Resterons-nous les sujets respectueux de Sa Majesté ? demanda John.
- Il vous faudra crier : " A bas le Roi! ", dit Crochet entre ses dents.
Jusque-là, John ne s'était peut-être pas très bien conduit, mais son courage brilla soudain de tout son éclat.
- En ce cas, je refuse ! s'écria-t-il en tapant sur le contenu qui se trouvait devant Crochet.
- Moi aussi! cria Michael.
- Vive l'Angleterre! glapit Le Frisé.
Furieux, les pirates les frappèrent sur la bouche, tandis que Crochet rugissait :
- Vous venez de signer votre arrêt de mort! Qu'on fasse monter leur mère, et qu'on prépare la planche!
Les garçons pâlirent en voyant Bill le Truand et Cecco apprêter l'instrument de leur supplice, mais ils firent brave contenance quand Wendy parut.
Les mots me manquent pour décrire le mépris qu'éprouvait Wendy à l'égard des pirates. Aux yeux des garçons, le titre de pirate pouvait garder quelque prestige, mais tout ce qu'elle voyait, elle, c'est que le bateau n'avait pas été nettoyé depuis des siècles. Pas un seul hublot sur lequel on ne pût écrire " Cochons! " avec son doigt! Et Wendy ne s'était pas gênée pour le faire. Mais au moment où les garçons l'entouraient, elle n'avait de pensée que pour eux.
- Alors, ma belle, dit Crochet d'une voix sirupeuse, on va voir ses enfants se promener sur la planche.
Bien que raffiné dans son maintien, ses recueillements l'avaient fait transpirer si abondamment que sa fraise de dentelle en était toute maculée. Il vit que Wendy fixait son regard dessus, et il tenta vivement de la faire disparaître mais trop tard.
- Sont-ils condamnés à mourir? demanda Wendy sur un tel ton de mépris qu'il faillit s'en trouver mal.
- Ils le sont ! répliqua-t-il avec hargne.
- Silence, vous tous! Écoutez les dernières paroles qu'une mère adresse à ses enfants.
Wendy fut héroïque.
- Voici mes dernières paroles, mes chers enfants, dit-elle d'une voix ferme. Je vous dirai ce que vous auraient dit vos vraies mamans :
- " Nous espérons que nos fils sauront mourir en bons et dignes Anglais. "
Les pirates eux-mêmes écoutaient avec respect, et La Guigne s'écria nerveusement :
- Je ferai ce que souhaite ma mère. Et toi, Zigue, que vas-tu faire ?
- Ce que souhaite ma mère. Et vous, les Jumeaux ?
- Ce que souhaite notre mère. Et toi, John, que vas-tu faire ?
Mais Crochet avait retrouvé sa voix et ordonna à Smee d'attacher Wendy au mât. Smee obéit.
- Écoute, ma douce, souffla-t-il à la fillette, je te sauverai si tu me promets d'être ma mère.
- J'aimerais mieux ne pas avoir d'enfants du tout! répliqua-t-elle avec dédain.
A mon regret, je dois dire qu'à ce moment-là, pas un garçon ne regardait de son côté. Tous les yeux étaient fixés sur la planche qui les attendait pour une brève et ultime promenade. Ils ne pensaient plus à leur vaillante promesse. Ils ne pensaient plus à rien. Ils regardaient, transis de peur.
Crochet leur sourit, les dents serrées, et se dirigea vers Wendy dans l'intention de l'obliger à regarder les garçons s'avancer un par un sur la planche fatale. Mais il n'alla pas jusqu'à elle; il n'entendit pas le cri d'angoisse qu'il avait espéré lui arracher. Un autre son vint frapper son oreille.
Tic tac tic tac tic...
Pirates, garçons, Wendy - tous l’entendirent et toutes les têtes se tournèrent dans la même direction, c'est-à-dire non vers la mer d'où provenait le bruit, mais vers Crochet. Chacun savait que ce qui allait arriver ne concernait plus que lui ; d'acteurs, ils redevenaient spectateurs.
Le capitaine était affreusement changé, disloqué, comme si on lui avait déboîté toutes les articulations. Il s'affaissa en un petit pas.
Le tic-tac se rapprochait régulièrement, précédé de ce pronostic effrayant : " Le crocodile se prépare à grimper à bord. "
Même la griffe de fer pendait, inerte, comme consciente que l'ennemi ne lui en voulait pas à elle, intrinsèquement. Ainsi abandonné de tous, un autre homme que Crochet se fût laissé aller au désespoir, gisant les yeux fermés à l'endroit même de sa chute. Mais le cerveau surhumain de Crochet luttait encore et, sur ses directives, le capitaine se traîna à genoux le long du pont, fuyant le plus loin possible de ce tic-tac. Les pirates lui ouvrirent respectueusement le passage. Quand il eut atteint le bastingage, il s'écria d'une voix rauque :
- Cachez-moi!
On l'entoura aussitôt ; tous les yeux se détournèrent de la créature qui montait à bord. Nul n'avait l'intention de lutter contre elle. C'était le Destin.
Lorsque Crochet eut entièrement disparu, la curiosité délia les membres des garçons qui se ruèrent de l'autre côté du bateau pour voir le crocodile grimper à bord. Alors ils eurent la plus étrange surprise que leur réservait cette Nuit des Nuits. Ce n'était pas le crocodile qui venait à leur secours, mais... Peter.
Il leur fit signe de se retenir de crier d'admiration, pour ne pas éveiller les soupçons de l'ennemi. Et il continua à tictaquer.