vendredi 30 septembre 2016

Martin de la Chasse-Galerie - La bottine souriante


Une composition de Michel Rivard interprétée par La Bottine Souriante. C'est tiré de leur album "La Mistrine" (1994). Superbe pièce du temps des Fêtes, cette toune entraînante nous convie à bord d'un canot volant, d'où la célèbre "légende de la Chasse-Galerie". Mise à jour 3 décembre 2013: L'album "La Mistrine" est gagnant d'un Félix dans la catégorie "album folklorique de l'année" (1995); en 1997 "La Mistrine" devient disque Platine (plus de 100,000 copies vendues). L'interprète de "Martin de la Chasse-Galerie" est nul autre que le chanteur et multi-instrumentiste Michel Bordeleau. Bonne ouïe et merci Michel Rivard et La Bottine Souriante.



1
Vous connaissez l'histoire
Nous bûchions au chantier
Loin de nos êtres chers
Dix gars bien esseulés.
Dans notre désespoir
Le soir du jour de l'An
Nous avons fait, ciboère!
Un pacte avec Satan!
Dans le ciel du pays
Le canot fendit l'air
Et nous mena, ravis
Aux maisons de nos pères!
Toute la nuit, en famille
Nous pûmes rire et boire
Mais sans toucher aux filles
Le diable veut rien savoir!
(REFRAIN:)
C'est moi le plus jeune des dix
Dans ce canot maudit
Volant par maléfice
Au-dessus de vos vies
Épargnez vos prières
Mes parents, mes amis
Je suis un beau tord-vis:
Martin de la Chasse-Galerie.
2
Mais moi toujours plus saoul
Fantasque et fanfaron
Plus prime aux mauvais coups
Que mes vieux compagnons.
Au moment des adieux
J'entraînai Marion
La plus belle des lieux
Dans un baiser profond!
C'est là que l'histoire se foque!
Car le grand Lucifer
Pour comble de badloque
Tchèquait du haut des airs!
"Martin mon escogriffe
T'as voulu faire ton frais!
Asteure on est kif-kif
Vous n'en reviendrez jamais!"
3
En nous voyant, penauds
Chuter jusqu'aux enfers
Dans notre maudit canot
Le Bon Dieu n'était pas fier.
"Ma gang de sans-génie!
Le Malin vous a pincé!
Il ne me reste qu'à vous souhaiter
Une belle éternité!"
"Quand même, je serai bon diable
Et au lieu d'en enfer
Je vous enverrai dans le ciel!
Ça fera suer Lucifer!"
Mais ce n'est pas le Paradis
Ce ciel dont je vous parle
C'est un petit peu plus gris
C'est le ciel de Montréal!
4
Voilà pourquoi, bonnes gensses,
Depuis ce jour fatal
Nous flottons en errance
Entre Longueuil et Laval!
Condamnés, pour toujours
À contempler de haut
Vos peines et vos amours
Vos chars et votre métro!
Jeunes filles au pas léger
Flânant rue Saint-Denis
Si un jour entendez
Un sifflet impoli
Ne soyez pas rebelles
Quelqu'un vous trouve jolie
Regardez vers le ciel
C'est Martin qui s'ennuie!

jeudi 29 septembre 2016

La chasse galerie (2)


Dans le chantier en haut de la Gatineau, on était la veille du jour de l'an. La saison avait été dure et la neige atteignait déjà la hauteur du toit de la cabane.
J'avais terminé de bonne heure les préparatifs du repas du lendemain et je prenais un petit coup avec les gars, car pour fêter l'arrivée du nouvel an, le contremaître nous a vait offert un petit tonneau de rhum. J'en avais bien lampé une douzaine de petits gobelets et, je l'avoue franchement, la tête me tournait. En attendant de fêter la fin de l'année avec les autres, je décidai de faire un petit somme.
Je dormais donc depuis un moment lorsque je me sentis secoué assez rudement par le chef des piqueurs, Baptiste Durand, qui me dit :
- Jos ! Les camarades sont partis voir les gars du chantier voisin. Moi, je m'en vais à Lavaltrie voir ma «blonde». Veux-tu venir avec moi ?
- À Lavaltrie ? Es-tu fou ? Lavaltrie, c'est à plus de cent lieues. Ça nous prendrait plus d'un mois pour faire le chemin à pied ou en traîneau à cheval.
- Il ne s'agit pas de cela, répondit Baptiste. Nous ferons le voyage en canot dans les airs. Et demain matin, nous serons de retour au chantier.
Je venais de comprendre. Mon homme me proposait de courir la chasse-galerie et de risquer mon salut éternel pour le plaisir d'aller embrasser ma blonde au village. Ah ! ma belle Lise, je la voyais en rêve avec ses beaux cheveux noirs et ses lèvres rouges ! Il est bien vrai que j'étais un peu ivrogne et débauché à cette époque, mais risquer de vendre mon âme au diable, ça me surpassait. Mais Baptiste Durand s'impatientait :
- Il nous faut un nombre pair. On est déjà sept à partir et tu seras le huitième. Fais ça vite : il n'y a pas une minute à perdre ! Les avirons sont prêts et les hommes attendent dehors.
Je me laissai entraîner hors de la cabane où je vis en effet six de nos hommes qui nous attendaient, l'aviron à la main. Le grand canot d'écorce était sur la neige dans une clairière. Avant d'avoir eu le temps de réfléchir, j'étais assis devant, l'aviron pendant sur le plat-bord, attendant le signal du départ.
D'une voix vibrante, Baptiste lança :
- Répétez après moi !
Et tous les sept, nous répétâmes :
- Satan, roi des enfers, nous te promettons de te livrer nos âmes, si d'ici à six heures nous prononçons le nom de ton maître et du nôtre, le bon Dieu, et nous touchons une croix dans le voyage. À cette condition tu nous transporteras à travers les airs, au lieu où nous voulons aller et tu nous ramèneras de même au chantier !
Acabri ! Acabras ! Acabram !
Fais-nous voyager par-dessus les montagnes !

À peine avions-nous prononcé les dernières paroles que le canot s'éleva dans les airs. Le froid de là-haut givrait nos moustaches et nous colorait le nez en rouge. La lune était pleine et elle illuminait le ciel. On commença à voir la forêt représentée comme des bouquets de grands pins noirs. Puis, on vit une éclaircie : C'était la Gatineau dont la surface glacée et polie étincelait au-dessous de nous comme un immense miroir.
Puis, petit à petit, on commença à distinguer les lumières dans les maisons, des clochers d'églises qui reluisaient comme des baïonnettes de soldats.
Et nous filions toujours comme tous les diables, passant par-dessus les villages, les forêts, les rivières et laissant derrière nous comme une traînée d'étincelles. C'est Baptiste qui gouvernait car il connaissait la route puisqu'il avait fait un tel voyage déjà. Bientôt la rivière des Outaouais nous servit de guide pour descendre jusqu'au lac des Deux-Montagnes.
- Attendez un peu, cria Baptiste. Nous allons raser Montréal et effrayer les sorteux qui sont encore dehors à cette heure-ci. Toi, Jos, en avant, éclaircis-toi le gosier et chante-nous une chanson !
On apercevait en effet les mille lumières de la grande ville et Baptiste d'un coup d'aviron nous fit descendre à peu près à la hauteur des tours de l'église Notre-Dame. J'entonnai à tue-tête une chanson de circonstance que tous les canotiers répétèrent en choeur :

Mon père n'avait fille que moi
Canot d'écorce qui va voler
Et dessus la mer il m'envoie
Canot d'écorce qui vole, qui vole
Canot d'écorce qui va voler !

Les gens sur la place nous regardaient passer et nous continuions de filer dans les airs. Bientôt nous fûmes en vue des deux grands clochers de Lavaltrie qui dominaient le vert sommet des grands pins.
- Attention ! cria Baptiste. Nous allons atterrir dans le champ de mon parrain Jean-Jean Gabriel et nous irons ensuite à pied pour aller surprendre nos connaissances dans quelque fricot ou quelque danse du voisinage.
Cinq minutes plus tard, le canot reposait dans la neige à l'entrée du bois et nous partîmes tous les huit à la file pour nous rendre au village. Ce n'était pas une mince besogne car il n'y avait pas de chemin battu et nous avions de la neige jusqu'au califourchon. Baptiste alla frapper à la porte de la maison de son parrain. Il n'y trouva qu'une fille engagée qui lui dit que les gars et les filles de la paroisse étaient chez Batisette Augé, à la Petite-Misère, de l'autre côté du fleuve, là où il y avait un rigodon du jour de l'an.
- Allons au rigodon chez Batisette, dit Baptiste, on est sûr d'y rencontrer nos blondes.
Et nous retournâmes au canot, tout en nous mettant mutuellement en garde sur le danger qu'il y avait de prononcer certaines paroles et de prendre un coup de trop car il fallait reprendre la route du chantier et nous devions y arriver avant six heures du matin sinon nous étions flambés comme des carcajous et le diable nous emportait au fond des enfers !

Acabris ! Acabras ! Acabram !
Fais-nous voyager par-dessus les montagnes !

cria de nouveau Baptiste. Et nous voilà repartis pour la Petite-Misère, en naviguant en l'air comme des renégats que nous étions tous.
En deux tours d'aviron, nous avions traversé le fleuve et nous étions chez Batisette Augé dont la maison était tout illuminée. On entendait les sons du violon et les éclats de rire des danseurs dont on voyait les ombres se trémousser à travers les vitres couvertes de givre. On cacha le canot et on courut vers la maison. Baptiste nous arrêta pour dire :
- Les amis, attention à vos paroles. Dansons mais... pas un verre de jamaïque ou de bière, vous m'entendez ? Et au premier signe, suivez-moi tous car il faudra repartir sans attirer l'attention.
Suite à nos coups sur la porte, le père Batisette lui-même vint ouvrir. On nous reçut à bras ouverts et nous fûmes assaillis de questions.
- D'où venez-vous ?
- N'êtes-vous pas dans les chantiers ?
Mais Baptiste Durand coupa court à ces discours en disant :
- Laissez-nous nous décapoter et puis, ensuite laissez-nous danser. Nous sommes venus exprès pour ça. Demain matin, nous répondrons à toutes vos questions.
Moi, je n'avais eu besoin que d'un coup d'oeil pour trouver ma Lise parmi les autres filles du canton. Elle se faisait courtiser par un nommé Boisjoli de Lanoraie mais je vis bien qu'elle m'avait vu. Elle m'accorda la prochaine danse avec le sourire, ce qui me fit oublier que j'avais risqué le salut de mon âme juste pour avoir le plaisir de me trémousser à ses côtés. Pendant deux heures de temps, une danse n'attendait pas l'autre et ce n'est pas pour me vanter si je vous dis qu'il n'y avait pas mon pareil à dix lieues à la ronde pour la gigue simple.
Mes camarades, de leur côté, s'amusaient comme des lurons. Du coin de l'oeil j'avais aperçu Baptiste s'envoyer des gobelets de whisky blanc dans le gosier mais je n'y avais pas prêté attention tant j'étais heureux de danser. Puis, quatre heures sonnèrent à la pendule. Il fallait partir.
Les uns après les autres, il fallut sortir de la maison sans attirer les regards ce qui se réalisa sans trop de mal. Mais rendus dehors, on s'aperçut que Baptiste Durand avait pris un coup de trop et qu'il était si soûl qu'il avait du mal à se tenir debout. On n'était pas rassurés car c'était lui qui gouvernait.
La lune était disparue et le ciel n'était pas aussi clair qu'auparavant. Ce n'est pas sans crainte que je pris ma place à l'avant du canot, bien décidé à avoir l'oeil sur la route que nous allions suivre. On lança la formule.

Acabris ! Acabras ! Acabram !
Fais-nous voyager par-dessus les montagnes !

Et nous revoilà partis à toute vitesse. Mais il devint évident que notre pilote n'avait plus la main aussi sùre, le canot décrivait des zigzags inquiétants. On frôla quelques clochers et enfin, l'un de nous cria à Baptiste :
- À droite ! Baptiste ! À droite, mon vieux ! tu vas nous envoyer chez le diable si tu ne gouvernes pas mieux que ça !
Et Baptiste fit tourner le canot vers la droite en mettant le cap sur Montréal que nous apercevions déjà dans le lointain. Le voyage fut très mouvementé à cause de Baptiste qui lançait des jurons et qui s'endormait mais on finit par apercevoir le long serpent blanc de la Gatineau. Il fallait piquer au nord vers le chantier.
Nous n'en étions plus qu'à quelques lieues, quand voilà-t-il pas que cet animal de Baptiste se leva tout droit dans le canot en lâchant un juron qui me fit frémir jusqu'à la racine des cheveux. Impossible de le maîtriser dans le canot sans courir le risque de tomber d'une hauteur de quatre-vingts mètres au moins. Il se mit à gesticuler en nous menaçant de son aviron et tout à coup, le canot heurta la tête d'un gros pin et nous voilà tous précipités en bas, dégringolant de branche en branche comme les perdrix que l'on trouve juchées dans les épinettes.
Je ne sais pas combien de temps je mis à descendre car je perdis connaissance avant d'arriver et mon dernier souvenir était celui d'un homme qui rêve qu'il tombe dans un puits sans fond.
Vers les huit heures du matin, je m'éveillai dans mon lit dans la cabane où m'avaient transporté des bûcherons qui nous avaient trouvés dans la neige. Personne n'était blessé mais on avait tous des écorchures sur les mains et la figure. Enfin, le principal c'est que le diable ne nous avait pas tous emportés et que nous étions sains et saufs.
Tout ce que je puis vous dire, mes amis, c'est que ce n'est pas si drôle qu'on le pense d'aller voir sa blonde en canot d'écorce, en plein coeur d'hiver, en courant la chasse-galerie. Surtout si vous avez un maudit ivrogne qui se mêle de gouverner. Si vous m'en croyez, vous attendrez à l'été prochain pour aller embrasser vos p'tits coeurs, sans courir le risque de voyager aux dépens du diable.
Surtout que, sachez-le, la Lise, eh ! bien... elle a fini par épouser le Boisjoli de Lanoraie, la bougresse !

mercredi 28 septembre 2016

Titange Louis Fréchette



Ca, c'est un vrai conte de Noël, si y en a un! dit le vieux Jean Bilodeau. Vous en auriez pas encore un à nous conter, Jos ? Vous avez le temps d'icitte à la messe de mênuit.
- C'est ça, encore un, père Jos! dit Phémie Boisvert. Vous en sauriez pas un sus la chasse-galerie, c'te machine dont vous venez de parler?
- Bravo! s'écria tout le monde à la ronde, un conte de Noël sur la chasse-galerie !
Jos Violon ne se faisait jamais prier.
- Ça y est, dit-il. Cric, crac, les enfants... Parli, parlo, parlons... Exétéra...
Et il était entré en matière :
C'était donc pour vous dire, les enfants, que, c't'année-là, j'avions pris un engagement pour aller travailler de la grand'hache, au service du vieux Dawson, qu'avait ouvert un chanquier à l'entrée de la rivière aux Rats, sus le Saint-Maurice, avec une bande de hurlots de Trois-Rivières, où c'qu'on avait mêlé tant seurement trois ou quatre chréquins de par en-bas.
Quoique les voyageurs de TroisRivières soient un set un peu roffe, comme vous verrez tout à l'heure, on passit pas encore un trop mauvais hiver, grâce à une avarie qu'arriva à un de nous autres, la veille de Noël au soir, et que je m'en vas vous raconter.
Comme pour équarrir, vous savez, y faut une grand'hache avec un piqueux, le boss m'avait accouplé avec une espèce de galvaudeux que les camarades appelaient - vous avez qu'à voir! - jamais autrement que Titange.
Titange! c'est pas là, vous allez me dire, un surbroquet ben commun dans les chantiers. J'sus avec vous autres; mais enfin c'était pas de ma faute, y s'appelait comme ça.
Comment c'que ce nom-là y était venu ?
Y tenait ça de sa mère... avec une paire d'oreilles, mes amis, quéraient pas manchotes, je vous le persuade. Deux vraies palettes d'avirons, sus vot' respèque!
Son père, Johnny Morissette, que j'avais connu dans le temps, était un homme de chantier un peu rare pour la solidité des fondations et, quoique d'un sang ben tranquille, un peu fier de son gabareau, comme on dit.
Imaginez la grimace que fit le pauvre homme quand, un beau printemps, en arrivant chez eux après son hivernement, sa femme vint y mettre sous le nez une espèce de coquecigrue qu'avait l'air d'un petit beignet sortant de la graisse, en disant : "Embrasse ton garçon! "
- C'est que ça? que fait Johnny Morissette qui manquit s'étouffer avec sa chique.
- Ça, c'est un petit ange que le bon Dieu nous a envoyé tandis que t'étais dans le bois.
- Un petit ange! que reprend le père. Eh ben, vrai là, j'crairais plutôt que c'est un commencement de bonhomme pour faire peur aux oiseaux!
Enfin, y fallait ben le prendre comme il était, c'pas; et Johnny Morissette, qu'aimait à charader, voyait jamais passer un camarade dans la rue sans y crier :
- T'entres pas voir mon p'tit ange ?
Ce qui fait, pour piquer au plus court, que tout le monde avait commencé par dire le p'tit ange à Johnny Morissette, et que, quand le bijou eut grandi, on avait fini par l'appeler Titange tout court.
Quand je dis " grandi ", faudrait pas vous mettre dans les ouïes, les enfants, que le jeune homme pût rien montrer en approchant du gabarit de son père. Ah! pour ça, non! Il était venu au monde avorton, et il était resté avorton. C'était un homme manqué, quoi! à l'exception des oreilles.
Et manquablement que ça le chicotait gros, parce que j'ai jamais vu dans toute ma vie de voyageur, ni sus les cages ni dans les bois, un petit tison d'homme pareil. C'était gros comme rien, et pour se reconsoler, je suppose, ça tempêtait, je vous mens pas, comme vingt-cinq chanquiers à lui tout seul.
À propos de toute comme à propos de rien, il avait toujours la hache au bout du bras et parlait rien que de tuer, d'assonuner, de massacrer, de vous arracher les boyaux et de vous ronger le nez.
Les ceusses qui le connaissaient pas le prenaient pour un démon, comme de raison, et le craignaient comme la peste; mais moi je savais ben qu'il était pas si dangereux que tout ça. Et pi, comme j'étais matché avec, c'pas, fallait ben le prendre en patience. Ce qui fait qu'on était restés assez bons amis, malgré son petit comportement.
On jasait même quèque fois sus l'ouvrage, sans perdre de temps, ben entendu.
Un bon matin - c'était justement la veille de Noël - le v'là qui s'arrête tout d'un coup de piquer et qui me fisque dret entre les deux yeux, comme quèqu'un qu'a quèque chose de ben suspèque à lâcher.
Je m'arrête étout moi, et pi j'le regarde.
- Père Jos! qu'y me dit en reluquant autour de lui.
- Quoi c'que y a, Titange ?
- Êtes-vous un homme secret, vous ?
- M'as-tu jamais vu bavasser? que je réponds.
- Non, mais je voudrais savoir si on peut se fier à votre indiscrétion.
- Dame, c'est selon, ça.
- Comment, c'est selon?
- C'est-à-dire que s'il s'agit pas de faire un mauvais coup...
- Y a pas de mauvais coup là-dedans ; y s'agit tant seurement d'aller faire un petit spree à soir chez le bom' Câlice Doucet de la banlieue.
- Queue banlieue ?
- La banlieue de Trois-Rivières, donc. C'est un beau joueur de violon que le bom' Câlice Doucet; et pi les aveilles de Noël, comme ça, y a toujours une trâlée de créatures qui se rassemblent là pour danser.
- Mais aller danser à la banlieue de Trois-Rivières à soir! Quatre-vingts lieues au travers des bois, sans chemins ni voitures... viens-tu fou? avons pas besoin de chemins ni de voitures.
-Comment ça? T'imagines-tu qu'on peut voyager comme des oiseaux ?
- On peut voyager ben mieux que des oiseaux, père Jos.
- Par-dessus les bois pi les montagnes ?
- Par-dessus n'importe quoi. -J'te comprends pas!
-Père Jos, qu'y dit en regardant encore tout autour de nous autres pour voir si j'étions ben seux, vous avez donc pas entendu parler de la chasse-galerie, vous ?
- Si fait.
- Eh ben ?
- Eh ben, t'as pas envie de courir la chasse-galerie, je suppose !
- Pourquoi pas? qu'y dit, on est pas des enfants.
Ma grand' conscience! en entendant ça, mes amis, j'eus une souleur. Je sentis, sus vot' resp'eque, comniu une haleine de chaleur qui m'aurait passé devant la physionomie. Je baraudais sur mes jambes et le manche de ma grand'hache me fortillait si tellement dans les mains que je manquis la ligne par deux fois de suite, c'qui m'était pas arrivé de l'automne.
- Mais, Titange, mon vieux, que je dis, t'as donc pas peur du bon Dieu ?
- Peur du bon Dieu! que dit le chéti en éclatant de rire. Il est pas par icitte, le bon Dieu. Vous savez pas qu'on l'a mis en cache à la chapelle des Forges? Par en-bas, je dis pas; mais dans les hauts, quand on a pris ses précautions, d'abord qu'on est ben avec le Diable, on est correct.
- Veux-tu te taire, réprouvé! que j'y dis.
- Voyons, faites donc pas l'habitant, père Jos, qu'y reprend. Tenez, je m'en vas vous raconter comment que ça se trime, c't'affaire-là.
Et pi, tout en piquant son plançon comme si de rien n'était, Titange se mit à me défiler tout le marmitage. Une invention du Démon, les enfants! Que j'en frémis encore rien que de vous répéter ça.
Faut vous dire que la ville de TroisRivières, mes petits coeurs, si c'est une grosse place pour les personnes dévotieuses, c'est ben aussi la place pour les celles qui le sont pas beaucoup. Je connais Sorel dans tous ses racoins; j'ai été au moins vingt fois à Bytown, "là où c'qu'y s'ramasse ben de la crasse", comme dit la chanson; eh ben, en fait de païens et de possédés sus tous les rapports, j'ai encore jamais rien vu pour bitter le faubourg des Quat'-Bâtons à Trois-Rivières. C'est, m'a dire comme on dit, hors du commun.
C'que ces flambeux-là sont capables de faire, écoutez : quand ils partent l'automne, pour aller faire chanquier sus le Saint-Maurice, ils sont ben trop vauriens pour aller à confesse avant de partir, c'pas; eh ben comme ils ont encore un petit brin de peur du bon Dieu, ils le mettent en cache, à ce qu'y disent.
Comment c'qu'y s'y prennent pour c't'opération-là, c'est c'que je m'en vas vous espliquer, les enfants - au moins d'après c'que Titange m'a raconté.
D'abord y se procurent une bouteille de rhum qu'a été remplie à mênuit, le Jour des morts, de la main gauche, par un homme la tête en bas. Ils la cachent comme y faut dans le canot et, rendus aux Forges, y font une estation. C'est là que se manigance le gros de la cérémonie.
La chapelle des Forges a un perron de bois, c'pas; eh ben, quand y fait ben noir, y a un des vacabonds qui lève une planche pendant qu'un autre vide la bouteille dans le trou en disant :
- Gloria patri, gloria patro, gloria patrum!
Et l'autre répond en remettant la planche, à sa place :
- Ceusses qu'ont rien pris en ont pas trop d'une bouteille de rhum.
- Après ça, que dit Titange, si on est correct avec Charlot, on a pas besoin d'avoir peur pour le reste de l'hivernement. Passé la Pointe-auxBaptêmes, y a pus de bon Dieu, y a pus de saints, y a pus rien! On peut se promener en chasse-galerie tous les soirs si on veut. Le canot file comme une poussière, à des centaines de pieds au-dessus de terre; et d'abord qu'on prononce pas le nom du Christ ni de la Vierge, et qu'on prend garde de s'accrocher sus les croix des églises, on va où c'qu'on veut dans le temps de le dire. On fait des centaines de lieues en criant : Jack!
- Et pi t'as envie de partir sus train-là à soir? que j'y dis.
- Oui, qu'y me répond.
- Et pis tu voudrais m'emmener?
- Exaltement. On est déjà cinq; si vous venez avec nous autres, ça fera six: juste, un à la pince, un au gouvernaü et deux rameurs de chaque côté. Ça peut pas mieux faire. J'ai pensé à vous, père Jos, parce que vous avez du bras, de l'oeil pi du spunk. Voyons, dites que oui, et j'allons avoir unfun bleu à soir.
- Et le saint jour de Noël encore ! Y penses-tu ? que je dis.
- Quins ! c'est rien que pour le fun; et le jour de Noël, c'est une journée de fun. La veille au soir surtout.
Comme vous devez ben le penser, les enfants, malgré que Jos Violon soye pas un servant de messe du premier limaro, rien que d'entendre parler de choses pareilles, ça me faisait grésiller la pelure comme une couenne de lard dans la poêle.
-Pourtant, faut vous dire que j'avais ben entendu parler de c't'invention de Satan qu'on appelle la chasse-galerie; que je l'avais même vue passer en plein jour commeje vous l'ai déjà dit, devant l'église de Saint-Jean-Deschaillons; et que je vous cacherai pas que j'étais un peu curieux de savoir comment c'que mes guerdins s'y prenaient pour faire manoeuvrer c'te machine infernale. Pour dire comme de vrai, j'avais prèsquement envie de voir ça de mes yeux.
- Eh ben, qu'en dites-vous, père Jos ? que fait Titange. Ça y est-y ?
- Ma frime, mon vieux, que je dis dit-il, je dis pas que non. T'es sûr que y a pas de danger?
- Pas plus de danger que sus la main; je réponds de toute!
- Eh ben, j'en serons, que je dis. Quand c'qu'on part?
- Aussitôt que le boss dormira, à neuf heures et demie au plus tard.
- Où ça ?
- Vous savez où c'qu'est le grand canot du boss ?
- Oui.
- Eh ben, c'est c'ty-là qu'on prend; soyez là à l'heure juste. Une demi-heure après, on sera cheux le bom' Câlice Doucet. Et pi, en avant le quick step, le double-double et les ailes de pigeon! Vous allez voir ça, père Jos, si on en dévide une rôdeuse de messe de mênuit, nous autres, les gens de Trois-Rivières...
Et en disant ça, l'insécrable se met à danser sus son plançon un pas d'harlapatte en se faisant claquer les talons, conune s'il avait déjà été dans le milieu de la place chez le bom' Câlice Doucet à faire sauter les petites créatures de la banlieue de Trois-Rivières.
Tant qu'à moi, ben loin d'avoir envie de danser, je me sentais grémir de peur.
Mais vous comprenez ben, les enfants, que j'avais mon plan.
Aussi, comme dit monsieur le Curé, je me fis pas attendre. À neuf heures et demie sharp, j'étais rendu avant les autres et j'eus le temps de coller en cachette une petite image de l'Enfant Jésus dret sour la pince du canot.
- Ça c'est plus fort que le Diable, que je dis en moi-même; et j'allons voir c'qui va se passer.
- Embarquons, embarquons vite! que dit Titange à demi haut à demi bas, en arrivant avec quatre autres garnements et en prenant sa place au gouvernail. Père Jos, vous avez de bons yeux, mettez-vous à la pince et tenez la bosse. Les autres, aux avirons! Personne a de scapulaire sus lui ?
- Non.
- Ni médailles ?
- Non.
- Ni rien de bénit, enfin ?
- Non, non, non !
- Bon! Vous êtes tous en place? Attention là, à c't'heure! et que tout le monde répète par derrière moi: " Satan, roi des Enfers, enlève-nous dans les airs! Par la vertu de Belzébuth, menénous dret au but! Acabris, acabras, acabram, fais-nous voyager par-dessus les montagnes!" Nagez, nagez, nagez fort... à c't'heure !
Mais j't'en fiche, on avait beau nager, le canot grouillait pas.
- Quoi c'que ça veut dire, ça, bout de crime? que fait Titange. Vous avez mal répété: recommençons !
Mais on eut beau recommencer, le canot restait là, le nez dans la neige, comme un corps sans âme.
-Mes serpents verts! que crie Titange en lâchant une bordée de sacres; y en a parmi vous autres qui trichent. Débarquez les uns après les autres, on voira ben.
Mais on eut beau débarquer les uns après les autres, pas d'affaires! la machine partait pas.
- Eh ben, j'y vas tout seul, mes calvaires! et que le gueulard du SaintMaurice fasse une fricassée de vos tripes! " Satan roi des Enfers... " Exétéra.
Mais il eut beau crier: "Fais-moi voyager par-dessus les montagnes", bernique! Le possédé était tant seurement pas fichu de voyager par-dessus une clôture.
Le canot était gelé raide.
Pour lorse, comme dit monsieur le curé, ce fut une tempête que les cheveux m'en redressent encore rien que d'y penser.
-Ma hache! ma hache! que criait Titange en s'égosillant comme un vrai nergumène. Je tue, j’ assomme, j'massacre! Ma hache !
Par malheur, y s'en trouvait ben, une de hache, dans le fond du canot.
Le malvat l'empoigne, et dret deboute sus une des tôtes, et ses oreilles de calèche dans le vent, y la fait tourner cinq ou six fois autour de sa tête, que c'en était effrayant. Y se connaissait pus !
C'était une vraie curiosité, les enfants, de voir ce petit maigrechigne qu'avait l'air d'un maringouin pommonique et pi qui faisait un sacacoua d'enfer, qu'on aurait dit une bande de bouledogues déchâinés.
Tout le chantier r'soudit, c'pas, et fut témoin de l'affaire.
C'est au canot qu'il en voulait, à c't'heure.
-Toi, qu'y dit, mon cierge bleu! J'ai recité les mots corrects; tu vas partir ou ben tu diras pourquoi !
Et en disant ça, y se lance avec sa hache pour démantibuler le devant du canot, là où c'qu'était ma petite image.
Bon sang de mon âme! on n'eut que le temps de jeter un cri.
La hache s'était accrochée d'une branche, avait fait deux tours en y échappant des mains et était venue retimber dret sus le bras étendu du malfaisant que la secousse avait fait glisser les quat' fers en l'air dans le fond du canot. Le pauvre diable avait les nerfs du poignet coupés net. Ce soir-là, à mênuit, tout le chantier se mit à genoux et dit le chapelet en l'honneur de l'Enfant-Jésus.
Plusse que ça, le jour de l'an au soir, y nous arrivit un bon vieux missionnaire dans le chanquier, et on se fit pas prier pour aller à confesse tout ce que j'en étions, c'est tout c'que j'ai à vous dire; Titange le premier.
Tout piteux d'avoir si mal réussi à mettre le bon Dieu en cache, y profitit même de l'occasion pour prendre le bord de Trois-Rivières, sans viser un seul instant, j'en signerais mon papier, à aller farauder les créatures cheux le bom' Câlice Doucet de la banlieue.
Une couple d'années après ça, en passant aux Forges du Saint-Maurice, j'aperçus, accroupi sus le perron de la chapelle, un pauvre quêteux qu'avait le poignet tout crochi et qui tendait la main avec des doigts encroustillés et racotillés sans comparaison comme un croxignole de Noël.
En m'approchant pour y donner un sou, je reconnus Titange à Johnny Morissette, mon ancien piqueux.
Et cric, crac, cra! Exétéra.

mardi 27 septembre 2016

La chasse-galerie JOCELYN BÉRUBÉ

Serge Brunoni | Galerie d' art Archambault
Ah, mes amis, la chasse-galerie, parlons-en. C’est une légende qui n’a pas fait couler beaucoup d’encre sur papier, mais qui a brassé beaucoup de salive dans la bouche des conteurs d’ici.

A travers les lueurs de la pleine lune, c’est vrai qu’on ne voit plus dans le ciel d’hiver ces fameux canots volants comme avant. Car il y avait des gens qui croyaient en apercevoir de temps en temps. Ça, mes amis, c’est une histoire qui commence dans un des ces anciens chantiers du nord. Un soir d’hiver comme tant d’autres. Des bûcherons dans leur camp s’ennuyaient de leurs familles, de leurs blondes. C’était pas comme aujourd’hui. Il n’y avait ni route ni autoroute à travers les bois et les fibres. Les gars montaient pour bûcher à l’automne, avant les glaces, par les rivières en canots, et ne redecendaient qu’au printemps, après la débâcle. La route, c’était l’eau, et quand elle était gelée, bien «c’était à l’eau». Tu ne pouvais plus voyager. Pas besoin de vous dire que les soirs d’hiver étaient longs et ennuyants. Pas mal plus que maintenant. Un de ces soirs d’ennuyance, donc, un bûcheron, le grand Baptise Beaufouet, a dit aux autres:

« On serait ben à soir, les gars, à fêter et danser chez nous au village. Il y a sûrement une veillée chez le père Bourret. Ah, si je pouvais donc y être avec ma blonde. Pour y conter fleurette, y donner un beau bec à pincettes. »
A côté du poêle à deux ponts il y avait le cook, le cuisinier qu’on surnommait Jos Grosse Fourchette parce qu’il n’était pas subtil trop trop dans ses fricots. Là, il écoutait sans dire un mot. Il ne faisait pas juste des bines et des fèves au lard du matin au soir. On le soupçonnait de faire aussi de la magie noire. Tout à coup, il leur dit dans le tuyau de l’oreille : « C’est bien simple, les gars, on va y aller en chasse-galerie. »

« Quoi!!! dirent-ils. En canot volant dans les airs, tu y penses pas, c’est interdit .»

« Oui, oui, répond-t-il, nous serons en bas avant minuit. Il faut juste pas prendre de boisson forte pendant le voyage, pas dire de jurons, éviter de frôler les croix des clochers d’églises et revenir en douce avant le lever du jour. »

« C’est OK, dit Baptiste Beaufouet. Il y a du diable là-dedans mais pour voir ma blonde, je suis prêt à n’importe quoi, surtout à 300 kilomètres de la maison. Vite, les gars ! tout le monde dans le canot. Enlevez vos scapulaires. On est le nombre pair, c’est ça qu’il faut .» Il faisait assez frette que la neige crissait sec. La Grosse Fourchette infernale s’installe en arrière comme gouvernail et leur demanda de prononcer avec lui la formule magique : « Acabri, Acabra, Acabragne, canot volant, fais-nous voyager par dessus les montagnes. » Et le canot file, file comme le vent. Ça allait aussi vite qu’une autoroute électronique. Ça surplombait les forêts noires. Les avirons avaient un peu l’air de balais de sorcières qui balayaient les poussières d’étoiles. Au loin, ils commençaient à voir les petites lumières comme des chandelles sur un gâteau de fête au crémage blanc. Ah, ça va fêter en grand. En un rien de temps, les voilà rendus chez le père Bourret, où il y avait une grosse veillée. Les bûcherons sont reçus comme des rois qu’on n'attendait pas. Beaufouet faisait des steppettes avec sa blonde. Grosse Fourchette jouait des cuillères. Ça veillait en vieux péché, je vous en passe un papier. Mais le temps passe dans le temps de le dire et avant le lever du jour, il faut filer en douce et remonter au camp.

« Acabri, Acabra, Acabragne, canot volant, fais-nous voyager par-dessus les montagnes. » Et file encore le canot comme le vent. Et les bûcherons ont rapporté du vin de caribou. Il faut attacher Baptiste Beaufouet qui est saoul dans le fond du canot, il commencait à gueuler trop. Tout-à-coup la peur les prend, car le canot s’en va en zigzaguant. Baptiste Beaufouet se défait de son bâillon et lâche un juron : « Saint sapin de vieilles si croches en poêle de diable couetté pis noyé dans l’eau bénite! » On va-tu y arriver, pis vite!

Le canot frappe une épinette blanche et les bûcherons dégringolent en bas comme des perdrix dans une neige en poudrerie. Heureusement pour les gars, les bancs de neige les ont reçus comme des matelas. Ils étaient pas trop loin du camp. Ils ont fait le reste du voyage à pied pour dégriser. Ils avaient des éraflures, des égratignures, des écorchures, des engelures, des boursouflures, mais pas de cassures.

Il se sont bien promis qu’ils ne courraient plus la chasse-galerie. Mais c’est vrai, mes amis, car de nos jours on n’entend plus personne raconter qu’ils ont aperçu un canot volant dans le frisquet de l’hiver. Peut-être qu’un jour quelqu’un racontera qu’il a cru voir dans un rayon de lune, au-dessus des grandes forêts coupées à blanc, un canot volant non identifié qui vient voir si malgré tout sur terre on sait encore s’amuser et faire la fête. On appellerait ce canot la chasse-galaxie. Et cric crac croc, sac à tamis, sac à tabac, tant pis pour ceux qui n’y croient pas, car mon histoire finit d’en par là.

Lexique
Blonde : jeune fille courtisée en vue du mariage
Cook : cuisinier
Bec en pincettes : Court baiser en serrant les joues
Fricot : repas de famille
Bines : haricots
Frette : grand froid d’hiver
Steppette : danse ou pas de danse qu’on fait seul

lundi 26 septembre 2016

MA CHASSE-GALERIE Marc Laberge




J’ai souvenir d'un matin, très tôt vers cinq heures... Je m’en souviens parce c'était le jour de mon anniversaire, je venais tout juste d'avoir neuf ans. Le claquement d'un rond m'a sorti de mon sommeil : dans la cuisine, quelqu'un allumait le poêle à bois.
Il faisait froid dans la maison, et dans mon lit, bien au chaud sous mes couvertures, je ne voulais pas me lever. Mais j'ai senti qu'il se préparait quelque chose en bas. Ça a piqué ma curiosité. Alors je me suis presque gelé les pieds en les posant sur le plancher, j'ai relevé le col de mon pyjama de flanelette que ma mère m avait fait et j'ai descendu l'escalier. Les marches craquaient, tellement il avait fait froid durant la nuit. On aurait dit que les clous se tordaient dans le bois.

Au bas de l'escalier, j'ai regardé par la fenêtre, il faisait encore noir, et même les étoiles avaient l'air gelées. Arrivé dans la cuisine j'ai aperçu mon père :

- Pa! Qu'est-ce que tu fais là, debout à cette heure-là ?

- J’vas aller faire un tour dans le bois, tendre des collets

On n'était pas bien riches chez nous, alors le samedi mon père allait dans le bois pour attraper des lièvres et des perdrix et qu'on ait un peu plus de quoi manger. Le pauvre homme travaillait fort et il gagnait tellement peu d'argent que ça prenait tout pour qu'il puisse nous envoyer à l'école. Mais ce matin là, tout fier de mes neuf ans accomplis, je me sentais plus mature que jamais et enfin prêt à accompagner mon père.

- Pa ! emmène-moi, j'aimerais ça aller avec toi.

- Non! Non! je t'amène pas. Il a fait froid sans bon sens, ça a gelé dur la nuit passée. Tu vois, j'ai rempli le poêle de bois pis je réussis même pas à réchauffer la maison. Je pars pour toute la journée, il va probablement neiger, je pourrai pas te porter, t'es trop grand maintenant. Non, non, reste ici, ta mère pis les autres vont se lever, vous allez déjeuner, si tu veux pas te recoucher, installe-toi au chaud à côté du poêle.

Il avait bien dit " t'es trop grand maintenant ", et ça résonnait dans ma tête comme si je venais de franchir un grand pas dans ma vie:

- Pa! je veux y aller, je veux aller avec toi. Envoye donc! T'en fais pas, j'vas te suivre partout! T'auras pas besoin de m'attendre ni de m'porter.

Bien important que je dise ça parce que, lui, quand il allait dans le bois, il marchait pendant des heures. Il faisait des petits pas courts, mais rapides. Il se déplaçait vite d'un endroit à l'autre, comme un écureuil.

- Promis? tu vas me suivre, pis tu brailleras pas pour revenir?

- Promis!

- OK d'abord. Habille-toi comme il faut, pis prends-toi quelque chose à manger.

Nous sommes donc partis ensemble. Pour la première fois, mon père consentait à m'emmener avec lui pour toute une journée dans le bois. Quelle journée extraordinaire, on s'enfonçait dans les forêts et on ne rencontrait personne. A un moment donné, il s'approchait d'une talle d'arbres - pourquoi celle-là plutôt qu'une autre, je ne sais pas - et il se mettait à marmonner, à dire des paroles que je ne distinguais pas. On aurait dit qu'il parlait aux bêtes, et moi je suis certain que les bêtes comprenaient ce qu'il disait.

Ensuite, il se penchait, cassait trois ou quatre petites branches pour suggérer un passage au lièvre, et finalement attachait un fil de laiton à un petit arbre. Il savait très bien trapper parce qu'il l'avait appris de son père. Silencieux à ses côtés, j'observais sa façon d'installer les collets. J'aimais ça le regarder faire. Mais quand on est petit, on ne se rend pas compte que ces moments-là vont nous habiter toute notre vie.

J’aimais être seul avec mon père. Il travaillait silencieusement, consciencieusement. Il était constamment à l'écoute de la nature et des animaux. Il ne parlait pas beaucoup, mais à un moment donné il m'a dit :

- Tu vois l'arbre, là-bas ? Alors regarde bien ça, le lièvre va arriver par là en courant à toute vitesse, y va déraper un peu en tournant le coin, pis en sautant par-dessus cett'roche-là, y va s'en venir direct dans le collet.

Je savais que mon père était meilleur que tous les autres et qu'il ne disait que la vérité. Alors moi, tout fier comme un petit gars de neuf ans qui se sent consulté, je suis parti, les deux mains dans les poches, et j'ai examiné le plus sérieusement du monde ce qu'il venait de me dire. Je suis allé voir s'il y avait assez de place pour que le lièvre puisse passer derrière l'arbre et si la roche n'était pas trop haute pour que le lièvre puisse sauter par-dessus... j'ai regardé l'alignement avec le collet et je lui ai répondu:

- Ouais! Ça a du bon sens, pour moi c'est ça qui va arriver.

Le midi on s'est arrêtés pour manger. Assis sur une bûche, on a avalé un sandwich sans prendre trop de temps, parce qu'après avoir eu chaud en marchant on risquait de se refroidir rapidement. En buvant sa tasse de thé coupé avec du lait, mon père, pour la première fois, s'est mis à me raconter une histoire qu'il avait vécue quand il avait mon âge :

- Chez nous, c'était moi le plus vieux des gars, pis papa y avait besoin d'aide sur la terre. Tout seul, il ne pouvait pas ramasser et en même temps faire bouillir l'eau d'érable, alors il m'a sorti de l'école en troisième année pour que j'aille l'aider. Ça m'arrangeait, j'aimais pas ça l'école, j'avais bien plus que les hâte de faire la même chose que les hommes que de faire mes devoirs. Donc, un beau jour, il m'embarque avec lui, dans le traîneau attelé à la jument, la Bellestée. Je m’en souviendrai toujours, on a remonté les champs jusqu'au bout, on est rentrés dans le bois, ça m’a bien frappé d'aller jusqu'à la cabane à sucre, au fond de la terre, j'ai eu l’impression d’arriver au bout du monde. Mais la noirceur de la nuit m'a terrifié, j'avais une peur " du maudit ", je braillais sans arrêt, inconsolable. Pâpâ a dû ratteler la jument pour me redescendre à la maison dans la grosse noirceur. Il suivait le chemin de bois du mieux qu'y pouvait avec son petit fanal à huile, et même la Bellestée avait l'air de mauvaise humeur. Mes cousins et mes amis ont tellement ri de moi que la semaine d'après, j'y suis retourné, bien décidé de ne plus avoir peur de rien.

Écouter mon père me raconter des histoires me fascinait. je m’imaginais à sa place. Cest toujours curieux de penser que nos parents ont déjà été jeunes.

La journée avançait, on est repartis en continuant notre tournée des collets. Fait impressionnant, on prenait encore du gibier. À la fin de la journée, on a rebroussé chemin, contents, avec nos quatre lièvres et nos six perdrix. On avait hâte d'arriver pour montrer nos prises à la famille.

Soudain au retour on a aperçu, à travers les arbres, une ouverture qui formait comme un sentier. On a parfois cette impression-là, à l'automne quand les feuilles sont tombées. Mon père, étonné de n'avoir jamais remarqué ce passage auparavant, décida, malgré la " noirté proche " comme il avait l'habitude de dire, de s'aventurer dans cette direction, espérant découvrir un nouveau territoire giboyeux. Même si j'avais pas encore rechigné, je commençais à être plutôt fatigué de ma journée, mais j'ai dû suivre, j'avais promis.

On a avancé dans le sentier, il y avait beaucoup de fardoches, le sous-bois était encombré, fallait lever haut les jambes, S'arracher aux broussailles et se servir de nos bras pour se frayer un passage. Après un certain temps, on se doutait bien qu'il y avait quelque chose plus loin mais on savait pas quoi. Même mon père, avec toute son expérience des bois, ne comprenait pas. On a continué. Et là j'ai cru percevoir une vibration au loin, comme si des truites avaient sauté au-dessus de l'eau. C'était impossible, je- le savais. À l'automne, les truites ne sautent plus, elles frayent. Plus ça allait, moins on comprenait.

Mais tout à coup le tableau est apparu. Incroyable! on n'en revenait pas... on n'avait jamais vu quelque chose de semblable. Il y avait là un petit lac gelé avec environ deux cents à deux cent cinquante canards, les pattes prises dans la glace. Une chose comme celle-là est tout à fait exceptionnelle, ça n’arrive que rarement, quand les canards se posent, tard, le soir, sur un lac, et que durant la nuit il y a une baisse très brusque de température. La glace se forme, et le lendemain les canards ne peuvent plus décoller.

Imaginez ces pauvres oiseaux affolés qui battaient des ailes pour essayer de déprendre leurs pattes emprisonnées.

Quand mon père a vu ça, il a sorti sa petite hache, a sauté sur le lac gelé et a commencé à casser la glace. Quant à moi, je restais sur le bord, sans bouger, paralysé :

- Mais qu'est-ce que tu fais là, pa?

- Prends ton couteau, pis casse la glace de l'aut'bord.

Alors je me suis mis à briser la glace de toutes mes forces en faisant le tour du lac. Rendus à l'autre bout, il ne nous restait qu'un peu de glace à casser, mon père m’a arrêté et m'a dit :

- Tire-toi au milieu!

- Quoi?

- Tire-toi au milieu, pis pose pas de questions, envoye!

Avec toutes les précautions du monde, conscient du danger que cela représentait, mon père a fini de casser la glace, puis il m'a rejoint au centre. Si vous aviez vu la scène! Les canards affolés battaient des ailes dans un fracas épouvantable. La plaque de glace sur laquelle on se trouvait s'est mise à vibrer comme si elle allait éclater en mille morceaux. Les bords ont commencé à lever et presque aussitôt la plaque s'est soulevée d'un coup. Je n'y comprenais rien, je croyais devenir fou. Ca se pouvait pas! Mais je vous le jure, on montait dans les airs. À une certaine hauteur, on est partis sur le côté, et heureusement qu'on a seulement frôlé la tête des arbres, sinon, un rien de plus et on s'écrasait avec les canards. Mais non ! on a continué à lever!

Les canards ont soudain arrêté de monter. Dans les airs, on pouvait voir au travers de la plaque, comme par une fenêtre. C'était fabuleux! Quelques têtes d'épinettes noires dépassaient au-dessus des autres et semblaient se disputer les derniers rayons du soleil. Tout à coup, j'ai aperçu un orignal... En nous voyant il a semblé tellement effrayé qu'il a déguerpi à vive allure. Fauchant tous les arbres devant lui, il traçait dans le bois un sentier semblable à une petite ligne électrique.

Occupés à regarder défiler le paysage sous nos pieds, nous avons été surpris par des " Ouwoat, ouwoatwat. " Tout près de nous passait un magnifique " voilier " d'outardes, comme on dit par ici. Vous savez, ces grands oiseaux aux plumes violettes qui vont passer l'hiver sous des cieux plus cléments et qui battent des ailes si doucement qu'on se demande comment ils font pour se tenir dans les airs.

Les outardes s'éloignaient, puis subitement on n'a plus rien vu. Tout s'est comme évanoui autour de nous. Je ne me sentais pas trop brave, mais la présence de mon père me rassurait. Et soudainement tout est redevenu comme avant! C'est en jetant un coup d'oeil derrière que j'ai tout compris! Savez-vous ce qu'il y avait là ? Un nuage! On venait de traverser un nuage.

Le nuage, le vent, le soleil, tout s'y mettait... pour faire fondre la plaque ! Et à mesure qu'elle fondait, les canards se dégageaient, deux ou trois d'un côté, trois ou quatre de l'autre. En me retournant, j'en ai même vu une quinzaine se libérer et ils ont déguerpi ! Il y en avait de moins en moins pour nous faire voler, et après tout des canards c’est tout petit, on ne peut pas trop leur en demander. La plaque allait donc d'un côté et de l'autre. On commençait à se poser des questions... quand tout à coup on a aperçu notre maison au loin.

- Pourvu qu'on se rende ! a marmonné mon père.

La glace fondait toujours... et la plaque descendait, descendait de plus en plus vite... on a fait un atterrissage en catastrophe dans le jardin derrière la maison! Heureusement on avait labouré la veille, mais même dans la terre molle la plaque s'est fracassée, et les derniers canards se sont tous envolés, enfin libres.

Mon père et moi avons fait chacun quatre ou cinq tours à même le sol avant de pouvoir nous relever sains et saufs, avec de la terre plein les poches et dans le creux des oreilles. Après nous être secoués et avoir ramassé nos lièvres et nos perdrix, nous avons rejoint ma mère dans la maison et nous avons préparé tous ensemble un beau grand souper. Il y avait abondamment à manger et nous avons raconté notre histoire. Quand nous avions fini, il fallait recommencer...

J'ai compris, depuis, que cette aventure a été la source de mes plus beaux souvenirs, et après il a toujours fallu que je retourne dans le bois et que je raconte des histoires.

dimanche 25 septembre 2016

La chasse-galerie - Atelier paré


Légendes du Québec - Atelier Paré, sculpture
Ecomusée des légendes.
Beaupré - Québec


Cette légende est vieille comme le Nouveau-Monde. Elle se déroule à une époque où les hommes laissaient leur famille à l'approche de l’hiver pour s'en foncer très loin en forêt y couper des arbres et les vendre aux Anglais. Là, pour mieux passer le temps, ils se racontaient des histoires à rire et à faire peur. Des histoires d'autant plus incroyables qu'ils les arrosaient d'un bon caribou ! Mais à l'approche des Fêtes, rien n'arrivait - plus à chasser la nostalgie des bûcherons. Chacun aurait alors vendu son âme au Diable pour se retrouver la veille du jour de l’An, comme par magie, à festoyer parmi les siens toute la nuit. Voilà exactement ce qui se produisit. Figurez-vous que le Démon offrit à nos hommes de fendre le ciel en canot d'écorce à la vitesse à laquelle un assoiffé lève le coude, afin de rejoindre femmes et enfants restés au village. Mais cela à une condition : qu’ils ne mentionnent pendant le voyage rien ni personne qui rappelât le Bon Dieu. Avironner dans les nuages ? Soit, mais à la grâce du Diable !
Et nos hommes de s'envoler le cœur gai, à huit dans leur canot maudit... Quelle formidable soirée ce fut ! Ils dansèrent, burent, rirent comme jamais et, ma foi, c'est encore fort joyeux qu'ils remontèrent dans leur canot pour rentrer au camp. Mais aussitôt cinq lacs et trois montagnes surplombés que l'ivresse acheva de leur défier l'âme et la langue pour laisser choir quelques odes au Créateur. Hostie consacrée, tabernacle adoré, merci Jésus pour la belle soirée.

Ahhh!!! Malheur!!! La furie du Diable fut sans pareille. On entendit les glaces du fleuve s'entrechoquer dans un vacarme effroyable... Ou peut-être était-ce le charivari que firent nos huit malheureux en dégringolant du ciel, tant leur canot fut secoué entre les griffes du Malin...

À leur réveil au beau milieu de la forêt, tête en bas, ici et là, accrochés aux branches d'un sapin, ils promirent comme bien de leurs descendants de ne plus jamais prendre la route en buvant.

samedi 24 septembre 2016

La chasse-galerie - texte de Honoré Beaugrand



Le récit qui suit est basé sur une croyance populaire qui remonte à l'époque des coureurs des bois et des voyageurs du Nord-Ouest. Les «gens des chantiers» ont perpétué la tradition. J'ai rencontré plus d'un voyageur qui affirmaient avoir vu voguer dans l'air des canots remplis de «possédés» s'en allant voir leurs «blondes», sous les auspices de Belzébuth. Si j'ai été forcé de me servir d'expressions peu académiques, on voudra bien se rappeler que je mets en scène des hommes au langage aussi rude que leur difficile métier.

H.B.

I

Pour lors, je vas vous raconter une rôdeuse d'histoire, dans le fin fil. Mais s'il y a parmi vous autres des lurons qui auraient envie de courir la chasse-galerie ou le loup-garou, je vous avertis qu'ils font mieux d'aller voir dehors si les chats-huants font le sabbat, car je vais commencer mon histoire en faisant un grand signe de croix pour chasser le diable et ses diablotins. J'en ai eu assez de ces maudits-là, dans mon jeune temps.

Pas un homme ne fit mine de sortir : au contraire, tous se rapprochèrent de la cambuse où le cook achevait son préambule et se préparait à raconter une histoire de circonstance.

Le «bourgeois» avait, selon la coutume, ordonné la distribution du contenu d'un petit baril de rhum parmi les hommes du chantier, et le cuisinier avait terminé de bonne heure les préparatifs du «fricot de pattes» et des «glissantes» pour le repas du lendemain. La mélasse mijotait dans le grand chaudron pour la partie de tire qui devait terminer la soirée.

Chacun avait bourré sa pipe de bon tabac canadien, et un nuage épais obscurcissait l'intérieur de la cabane, où un feu pétillant de pin résineux jetait cependant, par intervalles, des lueurs rougeâtres qui tremblotaient en éclairant, par des effets merveilleux de clair-obscur, les mâles figures de ces rudes travailleurs des grands bois.

Joe, le cook, était un petit homme assez mal fait, que l'on appelait généralement le bossu, sans qu'il s'en formalisât, et qui «faisait chantier» depuis au moins quarante ans. Il en avait vu de toutes les couleurs dans son existence bigarrée, et il suffisait de lui faire prendre un petit coup de jamaïque pour lui délier la langue et lui faire raconter ses exploits.

II

Je vous disais donc, continua-t-il, que si j'ai été un peu tough dans ma jeunesse, je n'entends plus risée sur les choses de la religion. Je vas à confesse régulièrement tous les ans, et ce que je veux vous raconter là se passait aux jours de ma jeunesse, quand je ne craignais ni Dieu ni diable.

C'était un soir comme celui-ci, la veille du jour de l'an, il y a de cela trente-quatre ou trente-cinq ans.

Les camarades et moi, nous prenions un petit coup à la cambuse. Mais si les petits ruisseaux font les grandes rivières, les petits verres finissent par vider les grosses cruches, et, dans ces temps-là, on buvait plus sec et plus souvent qu'aujourd'hui. Il n'était pas rare de voir finir les fêtes par des coups de poings et des tirages de tignasse.

La jamaïque était bonne--pas meilleure que ce soir--mais elle était bougrement bonne, je vous le persuade!

J'en avais bien lampé une demi-douzaine de petits gobelets, pour ma part; et sur les onze heures, je vous l'avoue franchement, la tête me tournait, et je me laissai tomber sur ma robe de carriole pour faire un petit somme, en attendant l'heure de sauter à pieds joints, par-dessus la tête d'un quart de lard, de la vieille année dans la nouvelle, comme nous allons le faire ce soir sur l'heure de minuit, avant d'aller chanter la guignolée et souhaiter la bonne année aux hommes du chantier voisin.

Je dormais donc depuis assez longtemps, lorsque je me sentis secouer rudement par le boss des piqueurs, Baptiste Durand, qui me dit:

--Joe, minuit vient de sonner, et tu es en retard pour le saut du quart. Les camarades sont partis pour faire leur tournée, et moi je m'en vais à Lavaltrie voir ma blonde. Veux-tu venir avec moi?

A Lavaltrie! lui répondis-je, es-tu fou? Nous en sommes à plus de cent lieues. Et d'ailleurs, aurais-tu deux mois pour faire le voyage, qu'il n'y a pas de chemin de sortie, dans la neige. Et puis, le travail du lendemain du jour de l'an?

--Animal! répondit mon homme, il ne s'agit pas de cela. Nous ferons le voyage en canot d'écorce, à l'aviron, et demain matin, à six heures, nous serons de retour au chantier.

Je comprenais.

Mon homme me proposait de courir la chasse-galerie, et de risquer mon salut éternel pour le plaisir d'aller embrasser ma blonde au village. C'était raide. Il était bien vrai que j'étais un peu ivrogne et débauché, et que la religion ne me fatiguait pas à cette époque, mais vendre mon âme au diable, ça me surpassait.

--Cré poule mouillée! continua Baptiste, tu sais bien qu'il n'y a pas de danger. Il s'agit d'aller à Lavaltrie et de revenir dans six heures. Tu sais bien qu'avec la chasse-galerie, on fait au moins cinquante lieues à l'heure quand on sait manier l'aviron comme nous. Il s'agit tout simplement de ne pas prononcer le nom du bon Dieu pendant le trajet, et de ne pas s'accrocher aux croix des clochers en voyageant. C'est facile à faire, et pour éviter tout danger, il faut penser à ce qu'on dit, avoir l'oeil où l'on va, et ne pas prendre de boisson en route. J'ai fait le voyage cinq fois, et tu vois bien qu'il ne m'est jamais arrivé malheur. Allons, mon vieux, prends ton courage à deux mains, et, si le coeur t'en dit, dans deux heures de temps, nous serons à Lavaltrie. Pense à la petite Liza Guimbette, et au plaisir de l'embrasser. Nous sommes déjà sept pour faire le voyage, mais il faut être deux, quatre, six ou huit, et tu seras le huitième.

--Oui! tout cela est très bien, mais il faut faire un serment au diable, et c'est un animal qui n'entend pas à rire lorsqu'on s'engage à lui.

Une simple formalité, mon Joe. Il s'agit simplement de ne pas se griser et de faire attention à sa langue et à son aviron. Un homme n'est pas un enfant, que diable! Viens, viens! nos camarades nous attendent dehors, et le grand canot de la drave est tout prêt pour le voyage.

Je me laissai entraîner hors de la cabane, où je vis en effet six de nos hommes qui nous attendaient, l'aviron à la main. Le grand canot était sur la neige, dans une clairière, et avant d'avoir eu le temps de réfléchir, j'étais déjà assis dans le devant, l'aviron pendant sur le plat-bord, attendant le signal du départ. J'avoue que j'étais un peu troublé; mais Baptiste, qui passait dans le chantier, pour n'être pas allé à confesse depuis sept ans, ne me laissa pas le temps de me débrouiller. Il était à l'arrière, debout, et d'une voix vibrante il nous dit:

--Répétez avec moi!

Et nous répétâmes:

-Satan, roi des enfers, nous te promettons de te livrer nos âmes, si d'ici à six heures, nous prononçons le nom de ton maître et le nôtre, le, bon Dieu, et si nous touchons une croix dans le voyage. A cette condition, tu nous transporteras, à travers les airs, au lieu où nous voulons aller, et tu nous ramèneras de même au chantier. Acabris! Acabras! Acabram!....Fais-nous voyager par-dessus les montagnes.

III

A peine avions-nous prononcé les dernières paroles, que nous sentîmes le canot s'élever dans l'air à une hauteur de cinq ou six cents pieds. Il me semblait que j'étais léger comme une plume; et au commandement de Baptiste, nous commençâmes à nager comme des possédés que nous étions.

Aux premiers coups d'aviron le canot s'élança dans l'air comme une flèche, et c'est là le cas de dire, le diable nous emportait. Ça nous en coupait le respire, et le poil en frisait sur nos casques de chat sauvage.

Nous filions plus vite que le vent. Pendant un quart d'heure environ, nous naviguantes au-dessus de la forêt, sans apercevoir autre chose que les bouquets des grands pins noirs.

La nuit était superbe; et la lune, dans son plein, illuminait le firmament comme un beau soleil du midi.

Il faisait un froid du tonnerre; nos moustaches étaient couvertes de givre; et cependant nous étions tous en nage. Ça se comprend aisément, puisque c'était le diable qui nous menait; et je vous assure que ce n'était pas sur le train de la Blanche.

Nous découvrîmes bientôt une éclaircie dans le lointain; c'était la Gatineau, dont la surface glacée et polie étincelait au-dessous de nous comme un immense miroir. Puis, petit à petit, nous aperçûmes des lumières dans les maisons d'habitants; puis des clochers d'église qui reluisaient comme des baïonnettes de soldats, quand ils font l'exercice sur le Champ-de-Mars de Montréal.

On passait ces clochers aussi vite que les poteaux de télégraphe, quand on voyage en chemin de fer. Et nous filions toujours comme tous les diables, sautant par-dessus les villages, les forêts, les rivières, et laissant derrière nous comme un traînée d'étincelles. C'est Baptiste, le possédé, qui gouvernait, car il connaissait la route, et nous arrivâmes bientôt à la rivière des Outaouais, qui nous servit de guide pour descendre jusqu'au lac des Deux-Montagnes.

--Attendez un peu! cria Baptiste. Nous allons raser Montréal, et nous allons effrayer les coureux qui sont encore dehors à cette heure-cite. Toi, Joe, là, en avant, éclaircis-toi le gosier, et chante-nous une chanson sur l'aviron.

En effet, nous apercevions déjà les mille lumières de la grande ville, et Baptiste, d'un coup d'aviron, nous fit descendre à peu près au niveau des tours de Notre-Dame. J'enlevai ma chique pour ne pas l'avaler, et j'entonnai à tue-tête cette chanson de circonstance, que tous les canotiers répétèrent en choeur:

Mon père n'avait fille que moi,
Canot d'écorce qui va voler...
Et dessus la mer il m'envoie:
Canot d'écorce qui vole, qui vole,
Canot d'écorce qui va voler!
Et dessus la mer il m'envoie,
Canot d'écorce qui va voler...
Le marinier qui nous menait:
Canot d'écorce qui vole, qui vole.
Canot d'écorce qui va voler!
Le marinier qui me menait,
Canot d'écorce qui va voler...
Me dit, ma belle, embrassez-moi:
Canot d'écorce qui vole, qui vole,
Canot d'écorce qui va voler!

Me dit, ma belle, embrassez-moi,
Canot d'écorce qui va voler...
Non,non, Monsieur, je ne saurais:
Canot d'écorce qui vole, qui vole,
Canot d'écorce qui va voler!
Non, non, Monsieur, je ne saurais,
Canot d'écorce qui va voler...
Car si mon papa le savait:
Canot d'écorce qui vole, qui vole,
Canot d'écorce qui va voler!
Car si mon papa le savait,
Canot d'écorce qui va voler...
Ah! c'est bien sûr qu'il me battrait:
Canot d'écorce qui vole, qui vole,
Canot d'écorce qui va voler!

IV

Bien qu'il fût près de deux heures du matin, nous vîmes des groupes s'arrêter dans les rues pour nous regarder passer; mais nous filions si vite qu'en un clin d'oeil nous avions laissé loin derrière nous Montréal et ses faubourgs. Alors je commençai à compter les clochers: ceux de la Longue-Pointe, de la Pointe-aux-Trembles, de Repentigny, de Saint-Sulpice, et enfin les deux flèches argentées de Lavaltrie, qui dominaient le vert sommet des grands pins du domaine.

-Attention, vous autres! nous cria Baptiste. Nous allons atterrir à l'entrée du bois, dans le champ de mon parrain, Jean-Jean Gabriel, et nous nous rendrons ensuite à pied pour aller surprendre nos connaissances dans quelque fricot ou quelque danse du voisinage.

Qui fut dit fut fait; et cinq minutes plus tard, notre canot reposait dans un banc de neige, à l'entrée du bois de Jean-Jean Gabriel; et nous partîmes tous les huit à la file pour nous rendre au village. Ce n'était pas une mince besogne, car il y avait pas de chemin battu, et nous avions de la neige jusqu'au califourchon.

Baptiste, plus effronté que les autres, alla frapper à la porte de la maison de son parrain, où l'on apercevait encore de la lumière; mais il n'y trouva qu'une fille engagère qui lui annonça que les vieilles gens étaient à un snaque chez le père Robillard, mais que les farauds et les filles de la paroisse étaient presque tous rendus chez Batissette Augé, à la Petite-Misère, en bas de Contrecoeur, de l'autre côté du fleuve, où il y avait un rigodon du jour de l'an.

-Allons au rigodon chez Batissette Augé! nous dit Baptiste, on est certain d'y rencontrer nos blondes.

--Allons chez Batissette!

Et nous retournâmes au canot, tout en nous mettant naturellement en garde sur le danger qu'il y avait de prononcer certaines paroles, et de boire un coup de trop, car il fallait reprendre la route des chantiers et y arriver avant six heures du matin, sans quoi nous étions flambés comme des carcajous, et le diable nous emportait au fin fond des enfers.

-Acabris! Acabras! Acabram!....Fais-nous voyager par-dessus les montagnes! cria de nouveau Baptiste.

Et nous voilà embarqués tous ensemble pour la Petite-Misère, en naviguant en l'air comme des renégats que nous étions tous. En deux tours d'aviron, nous avions traversé le fleuve, et nous étions rendus chez Batissette Augé, dont la maison était tout illuminée. On entendait vaguement, au dehors les sons du violon et les éclats de rire des danseurs, dont on voyait les ombres se trémousser à travers les vitres couvertes de givre.

Nous cachâmes notre canot derrière les tas de bourdillons qui bordaient la rive, car la glace avait refoulé cette année-là.

--Maintenant, nous répéta Baptiste, pas de bêtises, les amis, et attention à vos paroles! Dansons comme des perdus, mais pas un seul verre de Molson ni de jamaïque, vous m'entendez! Et au premier signe suivez-moi tous, car il faudra repartir sans attirer l'attention.

Et nous allâmes frapper à la porte.

V

Le père Batissette vint ouvrir lui-même, et nous fûmes reçus à bras ouverts par les invités que nous connaissions presque tous.

On nous assaillit d'abord de questions:

--D'où venez-vous?

--Je vous croyais dans les chantiers!

--Vous arrivez bien tard!

--Venez boire une larme!

Ce fut encore Baptiste qui nous tira d'affaire en prenant la parole:

--D'abord, laissez-nous nous décapoter, et puis ensuite laissez-nous danser. Nous sommes venus exprès pour ça. Demain matin, je répondrai à toutes vos questions, et nous vous raconterons tout ce que vous voudrez.

Pour moi, j'avais déjà reluqué Liza Guimbette, qui était faraudée par le petit Boisjoli de Lanoraie.

Je m'approchai d'elle pour la saluer et pour lui demander l'avantage de la prochaine, qui était un reel à quatre. Elle accepta avec un sourire qui me fit oublier que j'avais risqué le salut de mon âme pour avoir le plaisir de me trémousser et de battre les ailes de pigeon en sa compagnie.

Pendant deux heures de temps, je vous le persuade, une danse n'attendait pas l'autre; et ce n'est pas pour me vanter si je vous dis que, dans ce temps-là, il n'y avait pas mon pareil à dix lieues à la ronde pour la gigue simple ou la voleuse. Mes camarades, de leur côté, s'amusaient comme des lurons, et tout ce que je puis vous dire, c'est que les garçons d'habitants étaient fatigués de nous autres, lorsque quatre heures sonnèrent à la pendule.

J'avais cru voir Baptiste Durand s'approcher du buffet où les hommes prenaient des nippes de whisky blanc, de temps en temps; mais j'étais tellement occupé avec ma partenaire que je n'y portai pas beaucoup d'attention. Mais maintenant que l'heure de remonter en canot était arrivée, je vis clairement que Baptiste avait pris un coup de trop, et je fus obligé d'aller le tirer par le bras pour le faire sortir avec moi, en faisant signe aux autres de se préparer à nous suivre sans attirer l'attention des danseurs.

Nous sortîmes les uns après les autres, sans faire semblant, et cinq minutes plus tard, nous étions rembarqués en canot, après avoir quitté le bal comme des sauvages, sans dire bonjour à personne; pas même à Liza, que j'avais invité pour danser un foin. J'ai toujours pensé que c'était cela qui l'avait décidée à me trigauder et à épouser le petit Boisjoli, sans m'inviter à ses noces, la boufresse!

Mais pour revenir à notre canot, nous étions rudement embêtés de voir que Baptiste Durand avait bu, car c'était lui qui nous gouvernait, et nous n'avions que juste le temps de revenir au chantier pour six heures du matin, avant le réveil des hommes, qui ne travaillaient pas le jour du jour de l'an. La lune était disparue; il ne faisait plus aussi clair qu'auparavant, et ce n'est pas sans crainte que je pris ma position à l'avant du canot, bien décidé à avoir l'oeil sur la route que nous allions suivre. Avant de nous enlever dans les airs, je me retournai et je dis à Baptiste :

--Attention, là, mon vieux! Pique tout droit sur la montagne de Montréal, aussitôt que tu pourras l'apercevoir.

--Je connais mon affaire, répondit Baptiste, et mêle-toi des tiennes!

Et avant que j'aie eu le temps de répliquer :

--Acabris! Acabras! Acabram!....Fais-nous voyager par-dessus les montagnes!

VI

Et nous voilà repartis à toute vitesse. Mais il devint aussitôt évident que notre pilote n'avait plus la main aussi sûre, car le canot décrivait des zigzags inquiétants. Nous ne passâmes guère à plus de cent pieds du clocher de Contrecoeur, et au lieu de nous diriger vers l'ouest, vers Montréal, Baptiste nous fit prendre des bordées vers la rivière Richelieu. Nous filâmes comme une balle par dessus la montagne de Beloeil, et il ne s'en manqua pas de dix pieds que l'avant du canot n'allât se briser sur la grande croix de tempérance que l'évêque de Nancy avait plantée là.

--A droite, Baptiste! à droite mon vieux! car tu vas nous envoyer chez le diable, si tu ne gouvernes pas mieux que ça!

Et Baptiste fit instinctivement tourner le canot vers la droite en mettant le cap sur la montagne de Montréal, que nous apercevions déjà dans le lointain.

J'avoue que la peur commençait à me tortiller, car si Baptiste continuait à nous conduire de travers, nous étions flambés comme des gorets qu'on grille après la boucherie.

Or je vous assure que la dégringolade ne se fit pas attendre, car au moment où nous passions au-dessus de Montréal, Baptiste nous fit prendre une sheer, et dans le temps d'y penser, le canot s'enfonça dans un banc de neige au flanc de la montagne. Heureusement que c'était de la neige molle; personne n'attrapa de mal, et le canot ne fut pas brisé.

Mais à peine étions-nous sortis de neige, que voilà Baptiste qui commence à sacrer comme un possédé, et qui déclare qu'avant de repartir pour la Gatineau, il veut descendre en ville prendre un verre. J'essayai de raisonner avec lui, mais allez donc faire entendre raison à un ivrogne qui veut se mouiller la luette! Alors, rendus à bout de patience, et plutôt que de laisser nos âmes au diable qui se léchait déjà les babines en nous voyant dans l'embarras, je dis un mot à tous mes autres compagnons, qui avaient aussi peur que moi, et nous nous jetons tous sur Baptiste, que nous terrassons, sans lui faire mal, et que nous plaçons ensuite au fond du canot-après l'avoir ligoté comme un bout de saucisse, et lui avoir mis un bâillon pour l'empêcher de prononcer des paroles dangereuses, lorsque nous serions en l'air.

Et Acabris! Acabras! Acabram! nous voilà repartis sur un train de tous les diables, car nous n'avions plus qu'une heure pour nous rendre au chantier de la Gatineau. C'est moi qui gouvernais, cette fois-là, et je vous assure que j'avais l'oeil ouvert et le bras solide. Nous remontâmes la rivière Outaouais comme une poussière jusqu'à la Pointe-à-Gatineau, et de là nous piquâmes au nord vers le chantier.

Nous n'en étions plus rien qu'à quelques lieues, quand voilà-t-il pas cet animal de Baptiste qui se détortille de la corde avec laquelle nous l'avions ficelé, qui s'arrache son bâillon, et qui se lève tout droit dans le canot, en lâchant un sacre qui me fit frémir jusque dans la pointe des cheveux!

Impossible de lutter contre lui dans le canot, sans courir le risque de tomber d'une hauteur de trois cents pieds; et l'animal gesticulait comme un pendu, en nous menaçant tous de son aviron qu'il avait saisi et qu'il faisait tournoyer sur nos têtes en faisant le moulinet comme un Irlandais avec son shilelagh. La position était terrible, comme vous le comprenez bien. Heureusement que nous arrivions. Mais j'étais tellement excité, que par une fausse manoeuvre que je fis pour éviter l'aviron de Baptiste, le canot heurta la tête d'un gros pin, et que nous voilà tous précipités en bas, dégringolant de branche en branche comme des perdrix que l'on tue dans les épinettes.

Je ne sais pas combien je mis de temps à descendre, car je perdis connaissance avant d'arriver; et mon dernier souvenir était comme celui d'un homme rêvant qu'il tombe dans un puits qui n'a pas de fond.

VII

Vers les huit heures du matin, je m'éveillai au fond de mon lit, dans la cabane, où nous avaient transportés les bûcherons qui nous avaient trouvés sans connaissance, enfoncés jusqu'au cou, dans un banc de neige du voisinage. Personne ne s'était cassé les reins heureusement, mais je n'ai pas besoin de vous dire que j'avais les côtes un peu comme un homme qui aurait couché sur les ravalements durant toute une semaine, sans parler d'un black-eye et de deux ou trois déchirures sur les mains et dans la figure. Enfin le principal, c'est que le diable ne nous avait pas tous emportés, et je n'ai pas besoin de vous dire que je ne m'empressai pas de démentir ceux qui prétendaient m'avoir trouvé, avec Baptiste Durand et les six autres, tous saouls comme des grives, et en train de cuver notre jamaïque dans un banc de neige des environs. C'est déjà pas si beau d'avoir presque vendu son âme au diable, sans s'en vanter parmi les camarades; et ce n'est que bien des années plus tard que je racontai l'histoire telle qu'elle m'était arrivée.

Tout ce que je puis vous dire, mes amis, c'est que ce n'est pas si drôle qu'on le pense d'aller voir sa blonde en canot d'écorce, en plein coeur d'hiver, en courant la chasse-galerie; surtout si vous avez un maudit ivrogne qui se mêle de gouverner. Si vous m'en croyez, vous attendrez à l'été prochain pour aller embrasser vos petits coeurs, sans courir le risque de voyager au profit du diable.

Et Joe, le cook, plongea sa micaouane dans la mélasse bouillonnante aux reflets dorés, et déclara que la tire était cuite à point, et qu'il n'y avait plus qu'à l'étirer.

vendredi 23 septembre 2016

La chasse galerie


La chasse-galerie est une légende canadienne-française, du genre Chasse fantastique.

Des bûcherons de la Gatineau font un pacte avec le diable afin de faire voler un canot pour qu'ils puissent rendre visite à leurs femmes. Ils devront cependant éviter de blasphémer durant la traversée, ne point heurter le canot aux clochers d'une église et être de retour avant six heures le lendemain matin. Dans le cas contraire ceux-ci perdraient leurs âmes.

La version la plus connue est celle écrite en 1900 par Honoré Beaugrand.

Cette histoire remonte à la légende française d'un homme noble et riche qui aimait chasser. Il aimait tellement chasser, qu'un jour, il décida de ne pas aller à la messe du dimanche. Sa punition fut d'être condamné à errer dans le ciel, pourchassé par des chevaux galopants et des loups hurlants.

La chasse-galerie - texte de Honoré Beaugrand
La chasse-galerie - Atelier Paré
Ma chasse-galerie - texte de Marc Laberge
La chasse-galerie - Jocelyn Bérubé
Titange - texte de Louis Fréchette
La chasse-galerie
Martin de la Chasse-galerie - La bottine souriante
Chasse-galerie - Claude Dubois

jeudi 22 septembre 2016

Visite au musée Félicien Rops à Namur


Visite tout à fait inattendue du musée Félicien Rops à Namur. Alors que nous participions au "Lâcher de conteurs" dans la ville où quelques unes de nos amies contaient, nous avions un peu de temps entre deux prestations, temps suffisant pour gravir l'escalier et nous retrouver dans l'univers de Félicien Rops.

Félicien Rops est un peintre, dessinateur, illustrateur, aquafortiste et graveur né à Namur le 7 juillet 1833 à quelques pas du musée et mort à Essonnes (aujourd'hui Corbeil-Essonnes) le 23 août 1898 alors qu'il n'avait que 65 ans.

La démangeaison




Les magistrats

L'auteure Corinne Jean assise dans le fauteuil qui parle

Sainte Thérèse




Musée Félicien Rops
12, rue Fumal - 5000 Namur
Tél : 081 77 67 55 / Fax : 081 77 69 25
info@museerops.be - www.museerops.be
Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h
Ouvert les lundis en juillet et août
Ouvert jusque 20h chaque 1er jeudi du mois
Fermé les 24, 25, 31 décembre et 1er janvier

mercredi 21 septembre 2016

La figale et la fourmi - Atelier d'écriture




Variation en "f" de la fable de la Fontaine "La cigale et le fourmi"

Affolée dans le fatras
La figale enfilait des effilées sur une faluche pour en faire une forteresse
Affairée, la fourmi finissait de fourguer fil et filasse au fond de sa fente
"Fichtre ! " fit la fourmi en flinguant la figale.
"Folle !" Tu faiblis
"Festin, je fais fornicatrice
Finalement un fou furieux fonça sur les fétichistes
La fourmi fut en forme
La figale fila fallacieusement
Un faisan s'en fit frisette

Philosophie :
Fias la folle
ou fais la fine
Tu flipperas finalement

La figale est un petit insecte imaginaire, un peu plus fort que la cigale mais qui fouette.

mardi 20 septembre 2016

Les souhaits ridicules - Charles Perrault



Si vous étiez moins raisonnable.
Je me garderais bien de venir vous conter
La folle et peu galante fable
Que je m'en vais vous débiter.
Une aune de boudin en fournit la matière.
''Une aune de boudin, ma chère!
Quelle pitié! c'est une horreur!'',.
S'écriait une précieuse,
Qui, toujours tendre et sérieuse,
Ne veut ouïr parler que d'affaires de coeur.
Mais vous qui mieux qu'âme qui vive
Savez charmer en racontant,
Et dont l'expression est toujours si naïve,
Que l'on croit voir ce qu'on entend;
Qui savez que c'est la manière
Dont quelque chose est inventé,
Qui beaucoup plus que la matière
De tout récit fait la beauté.
Vous aimerez ma fable et sa moralité;
J'en ai, j'ose le dire, une assurance entière.

Il était une fois un pauvre bûcheron
Qui las de sa pénible vie,
Avait, disait-il, grande envie
De s'aller reposer aux bords de l'Achéron;
Représentant, dans sa douleur profonde,
Que depuis qu'il était au monde,
Le Ciel cruel n'avait jamais
Voulu remplir un seul de ses souhaits.

Un jour que, dans le bois, il se mit à se plaindre,
A lui, la foudre en main, Jupiter s'apparut.
On aurait peine à bien dépeindre
La peur que le bonhomme en eut:
''Je ne veux rien, dit-il, en se jetant par terre,
Point de souhaits, point de Tonnerre,
Seigneur, demeurons but à but.

-- Cesse d'avoir aucune crainte:
Je viens, dit Jupiter, touché de ta complainte,
Te faire voir le tort que tu me fais.
Ecoute donc: je te promets,
Moi qui du monde entier suis le souverain maître,
D'exaucer pleinement les trois premiers souhaits
Que tu voudras former sur quoi que ce puisse être.
Vois ce qui peut te rendre heureux.
Vois ce qui peut te satisfaire;
Et comme ton bonheur dépend tout de tes voeux,
Songes-y bien avant que de les faire.''

A ces mots Jupiter dans les cieux remonta,
Et le gai bûcheron, embrassant sa falourde,
Pour retourner chez lui sur son dos la jeta.
Cette charge jamais ne lui parut moins lourde.
''Il ne faut pas, disait-il en trottant,
Dans tout ceci, rien faire à la légère;
Il faut, le cas est important,
En prendre avis de notre ménagère.
Çà dit-il, en entrant sous son toit de fougère,
Faisons, Fanchon, grand feu, grand chère,
Nous sommes riches à jamais,
Et nous n'avons qu'à faire des souhaits.''
Là-dessus tout au long le fait il lui raconte.
A ce récit, l'épouse vive et prompte
Forma dans son esprit mille vastes projets;
Mais considérant l'importance
De s'y conduire avec prudence:
''Blaise, mon cher ami, dit-elle à son époux,
Ne gâtons rien par notre impatience;
Examinons bien entre nous
Ce qu'il faut faire en pareille occurrence;
Remettons à demain notre premier souhait
Et consultons notre chevet.

-- Je l'entends bien ainsi, dit le bonhomme Blaise.
Mais va tirer du vin derrière ces fagots.''
A son retour il but, et goûtant à son aise
Près d'un grand feu la douceur du repos,
Il dit, en s'appuyant sur le dos de sa chaise:
''Pendant que nous avons une si bonne braise,
Qu'une aune de boudin viendrait bien à propos!''
A peine acheva-t-il de prononcer ces mots,
Que sa femme aperçut, grandement étonnée,
Un boudin fort long, qui partant
D'un des coins de la cheminée,
S'approchait d'elle en serpentant.
Elle fit un cri dans l'instant;
Mais jugeant que cette aventure
Avait pour cause le souhait
Que par bêtise toute pure
Son homme imprudent avait fait,
Il n'est point de pouille et d'injure
Que de dépit et de courroux
Elle ne dit au pauvre époux.
''Quand on peut, disait-elle, obtenir un empire,
De l'or, des perles, des rubis,
Des diamants, de beaux habits,
Est-ce alors du boudin qu'il faut que l'on désire?
-- Hé bien, j'ai tort, dit-il, j'ai mal placé mon choix,
J'ai commis une faute énorme,
Je ferai mieux une autre fois.
-- Bon, bon, dit-elle, attendez-moi sous l'orme,
Pour faire un tel souhait, il faut être bien boeuf!''
L'époux plus d'une fois, emporté de colère,
Pensa faire tout bas le souhait d'être veuf,
Et peut-être, entre nous, ne pouvait-il mieux faire:
''Les hommes, disait-il, pour souffrir sont bien nés!
Peste soit du boudin et du boudin encore;
Plût à Dieu, maudite pécore,
Qu'il te pendît au bout du nez!''

La prière aussitôt du Ciel fut écoutée,
Et dès que le mari la parole lâcha,
Au nez de l'épouse irritée
L'aune de boudin s'attacha.
Ce prodige imprévu grandement le fâcha.
Fanchon était jolie, elle avait bonne grâce,
Et pour dire sans fard la vérité du fait,
Cet ornement en cette place
Ne faisait pas un bon effet;
Si ce n'est qu'en pendant sur le bas du visage,
Il l'empêchait de parler aisément.
Pour un époux merveilleux avantage,
Et si grand qu'il pensa dans cet heureux moment
Ne souhaiter rien davantage.
''Je pourrais bien, disait-il à part soi,
Après un malheur si funeste,
Avec le souhait qui me reste,
Tout d'un plein saut me faire roi.
Rien n'égale, il est vrai, la grandeur souveraine;
Mais encore faut-il songer
Comment serait faite la reine,
Et dans quelle douleur ce serait la plonger
De l'aller placer sur un trône
Avec un nez plus long qu'une aune.
Il faut l'écouter sur cela,
Et qu'elle-même elle soit la maîtresse
De devenir une grande Princesse
En conservant l'horrible nez qu'elle a,
Ou de demeurer Bûcheronne
Avec un nez comme une autre personne,
Et tel qu'elle l'avait avant ce malheur-là.''

La chose bien examinée,
Quoiqu'elle sût d'un sceptre et la force et l'effet,
Et que, quand on est couronnée,
On a toujours le nez bien fait;
Comme au désir de plaire il n'est rien qui ne cède,
Elle aima mieux garder son bavolet
Que d'être reine et d'être laide.

Ainsi le bûcheron ne changea point d'état,
Ne devint point grand potentat,
D'écus ne remplit point sa bourse:
Trop heureux d'employer le souhait qui restait,
Faible bonheur, pauvre ressource,
A remettre sa femme en l'état qu'elle était.

Bien est donc vrai qu'aux hommes misérables,
Aveugles, imprudents, inquiets, variables,
Pas n'appartient de faire des souhaits,
Et que peu d'entre eux sont capables
De bien user des dons que le Ciel leur a faits.

lundi 19 septembre 2016

Riquet à la houppe - Charles Perrault



Il était une fois une reine qui accoucha d'un fils, si laid et si mal fait, qu'on douta longtemps s'il avait forme humaine. Une fée qui se trouva à sa naissance assura qu'il ne laisserait pas d'être aimable, parce qu'il aurait beaucoup d'esprit; elle ajouta même qu'il pourrait, en vertu du don qu'elle venait de lui faire, donner autant d'esprit qu'il en aurait à celle qu'il aimerait le mieux. Tout cela consola un peu la pauvre reine, qui était bien affligée d'avoir mis au monde un si vilain marmot. Il est vrai que cet enfant ne commença pas plus tôt à parler qu'il dit mille jolies choses, et qu'il avait dans toutes ses actions je ne sais quoi de si spirituel, qu'on en était charmé. J'oubliais de dire qu'il vint au monde avec une petite houppe de cheveux sur la tête, ce qui fit qu'on le nomma Riquet à la houppe, car Riquet était le nom de la famille.

********************

Au bout de sept ou huit ans la reine d'un royaume voisin accoucha de deux filles. La première qui vint au monde était plus belle que le jour: la reine en fut si aise, qu'on appréhenda que la trop grande joie qu'elle en avait ne lui fit mal. La même fée qui avait assisté à la naissance du petit Riquet à la houppe était présente, et pour modérer la joie de la reine, elle lui déclara que cette petite princesse n'aurait point d'esprit, et qu'elle serait aussi stupide qu'elle était belle. Cela mortifia beaucoup la reine; mais elle eut quelques moments après un bien plus grand chagrin, car la seconde fille dont elle accoucha se trouva extrêmement laide.
-''Ne vous affligez point tant, Madame", lui dit la fée ;"votre fille sera récompensée d'ailleurs, et elle aura tant d'esprit, qu'on ne s'apercevra presque pas qu'il lui manque de la beauté."
-"Dieu le veuille", répondit la reine, "mais n'y aurait-il point moyen de faire avoir un peu d'esprit à l'aînée qui est si belle ?"
-"Je ne puis rien pour elle, Madame, du côté de l'esprit, lui dit la fée, mais je puis tout du côté de la beauté; et comme il n'y a rien que je ne veuille faire pour votre satisfaction, je vais lui donner pour don de pouvoir rendre beau qui lui plaira.''

********************

A mesure que ces deux princesses devinrent grandes, leurs perfections crûrent aussi avec elles, et on ne parlait partout que de la beauté de l'aînée, et de l'esprit de la cadette. Il est vrai aussi que leurs défauts augmentèrent beaucoup avec l'âge. La cadette enlaidissait à vue d'oeil, et l'aînée devenait plus stupide de jour en jour. Ou elle ne répondait rien à ce qu'on lui demandait, ou elle disait une sottise. Elle était avec cela si maladroite qu'elle n'eût pu ranger quatre porcelaines sur le bord d'une cheminée sans en casser une, ni boire un verre d'eau sans en répandre la moitié sur ses habits. Quoique la beauté soit un grand avantage chez une jeune femme, cependant la cadette l'emportait presque toujours sur son aînée dans toutes les soirées. D'abord on allait du côté de la plus belle pour la voir et pour l'admirer, mais bientôt après, on allait à celle qui avait le plus d'esprit, pour lui entendre dire mille choses agréables, et on était étonné qu'en moins d'un quart d'heure l'aînée n'avait plus personne auprès d'elle, et que tout le monde s'était rangé autour de la cadette. L'aînée, quoique fort stupide, le remarqua bien, et elle eût donné sans regret toute sa beauté pour avoir la moitié de l'esprit de sa soeur. La reine, toute sage qu'elle était, ne put s'empêcher de lui reprocher plusieurs fois sa bêtise, ce qui pensa faire mourir de douleur cette pauvre princesse.

********************

Un jour qu'elle s'était retirée dans un bois pour y plaindre son malheur, elle vit venir à elle un petit homme fort laid et fort désagréable, mais vêtu très magnifiquement. C'était le jeune prince Riquet à la houppe, qui étant devenu amoureux d'elle d'après ses portraits qui circulaient par tout le monde, avait quitté le royaume de son père pour avoir le plaisir de la voir et de lui parler. Ravi de la rencontrer ainsi toute seule, il l'aborde avec tout le respect et toute la politesse imaginables. Ayant remarqué, après lui avoir fait les compliments ordinaires, qu'elle était fort mélancolique, il lui dit:
-''Je ne comprends point, Madame, comment quelqu'un aussi belle que vous l'êtes peut être aussi triste que vous le paraissez; car, quoique je puisse me vanter d'avoir vu une infinité de belles dames, je puis dire que je n'en ai jamais vu dont la beauté approche de la vôtre."
-"Cela vous plaît à dire, Monsieur'', lui répondit la princesse, et en demeure là.
-''La beauté," reprit Riquet à la houppe, "est un si grand avantage qu'il doit tenir lieu de tout le reste; et quand on le possède, je ne vois pas qu'il y ait rien qui puisse nous affliger beaucoup."
-"J'aimerais mieux," dit la princesse, "être aussi laide que vous et avoir de l'esprit, que d'avoir de la beauté comme j'en ai, et être bête autant que je le suis."
-"Il n'y a rien, Madame, qui marque davantage qu'on a de l'esprit, que de croire n'en pas avoir, et il est de la nature de ce bien-là, que plus on en a, plus on croit en manquer."
-"Je ne sais pas cela", dit la princesse," mais je sais bien que je suis fort bête, et c'est de là que vient le chagrin qui me tue."
-"Si ce n'est que cela, Madame, qui vous afflige, je puis aisément mettre fin à votre douleur."
-"Et comment ferez-vous?" dit la princesse.
-"J'ai le pouvoir, Madame, dit Riquet à la houppe, de donner de l'esprit autant qu'on en saurait avoir à celle que je dois aimer le plus; et comme vous êtes, Madame, celle-là, il n'en tiendra qu'à vous que vous n'ayez autant d'esprit qu'on en peut avoir, pourvu que vous vouliez bien m'épouser.''La princesse demeura toute interdite, et ne répondit rien.
-''Je vois", reprit Riquet à la houppe, "que cette proposition vous fait de la peine, et je ne m'en étonne pas; mais je vous donne un an tout entier pour vous y résoudre.''

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La princesse avait si peu d'esprit, et en même temps une si grande envie d'en avoir, qu'elle s'imagina que la fin de cette année ne viendrait jamais; de sorte qu'elle accepta la proposition qui lui était faite. Elle n'eut pas plus tôt promis à Riquet à la houppe qu'elle l'épouserait dans un an à pareil jour, qu'elle se sentit tout autre qu'elle n'était auparavant; elle se trouva une facilité incroyable à dire tout ce qui lui plaisait, et à le dire d'une manière fine, aisée et naturelle. Elle commença dès ce moment une conversation galante et soutenue avec Riquet à la houppe, où elle brilla d'une telle force que Riquet à la houppe crut lui avoir donné plus d'esprit qu'il ne s'en était réservé pour lui-même. Quand elle fut retournée au palais, toute la cour ne savait que penser d'un changement si subit et si extraordinaire, car autant qu'on lui avait entendu dire d'impertinences auparavant, autant lui entendait-on dire des choses bien sensées et infiniment spirituelles. Toute la cour en eut une joie qui ne peut s'imaginer; il n'y eut que sa cadette qui n'en fut pas bien aise, parce que n'ayant plus sur son aînée l'avantage de l'esprit, elle ne paraissait plus auprès d'elle qu'une guenon fort désagréable. Le roi se conduisait selon ses avis, et allait même quelquefois tenir le conseil dans son appartement. Le bruit de ce changement s'étant répandu, tous les jeunes princes des royaumes voisins firent grands efforts pour s'en faire aimer, et presque tous la demandèrent en mariage; mais elle n'en trouvait point qui eût assez d'esprit, et elle les écoutait tous sans s'engager avec l'un d'eux. Cependant il en vint un si puissant, si riche, si spirituel et si bien fait, qu'elle ne put s'empêcher d'avoir de la bonne volonté pour lui. Son père, s'en étant aperçu, lui dit qu'il la faisait la maîtresse sur le choix d'un époux, et qu'elle n'avait qu'à se déclarer. Comme plus on a d'esprit et plus on a de peine à prendre une ferme résolution sur cette affaire, elle demanda, après avoir remercié son père, qu'il lui donnât du temps pour y penser. Elle alla par hasard se promener dans le même bois où elle avait trouvé Riquet à la houppe, pour rêver plus commodément à ce qu'elle avait à faire. Dans le temps qu'elle se promenait, rêvant profondément, elle entendit un bruit sourd sous ses pieds, comme de plusieurs gens qui vont et viennent et qui agissent. Ayant prêté l'oreille plus attentivement, elle entendit que l'un disait:
-''Apporte-moi cette marmite''; l'autre:
- ''Donne-moi cette chaudière''; l'autre:
- ''Mets du bois dans ce feu.''
La terre s'ouvrit dans le même temps, et elle vit sous ses pieds comme une grande cuisine pleine de cuisiniers, de marmitons et de toutes sortes d'officiers nécessaires pour faire un festin magnifique. Il en sortit une bande de vingt ou trente rôtisseurs, qui allèrent se camper dans une allée du bois autour d'une table fort longue, et qui tous, la lardoire à la main, et la queue de renard sur l'oreille, se mirent à travailler en cadence au son d'une chanson harmonieuse. La princesse, étonnée de ce spectacle, leur demanda pour qui ils travaillaient.
-''C'est, Madame", lui répondit le plus apparent de la bande, "pour le prince Riquet à la houppe, dont les noces se feront demain."
La princesse, encore plus surprise qu'elle ne l'avait été, et se ressouvenant tout à coup qu'il y avait un an qu'à pareil jour elle avait promis d'épouser le prince Riquet à la houppe, elle pensa tomber de son haut. Ce qui faisait qu'elle ne s'en souvenait pas, c'est que, quand elle fit cette promesse, elle était bête, et qu'en prenant le nouvel esprit que le prince lui avait donné, elle avait oublié toutes ses sottises. Elle n'eut pas fait trente pas en continuant sa promenade, que Riquet à la houppe se présenta à elle, brave, magnifique, et comme un prince qui va se marier. -''Vous me voyez, dit-il, Madame, exact à tenir ma parole, et je ne doute point que vous ne veniez ici pour exécuter la vôtre, et me rendre, en me donnant la main, le plus heureux de tous les hommes."
-"Je vous avouerai franchement," répondit la princesse, "que je n'ai pas encore pris ma décision là-dessus, et que je ne crois pas pouvoir jamais la prendre comme vous la souhaitez."
-"Vous m'étonnez, Madame", lui dit Riquet à la houppe.
-"Je le crois", dit la princesse, "et assurément si j'avais affaire à un brutal, à un homme sans esprit, je me trouverais bien embarrassée. Une princesse n'a que sa parole, me dirait-il, et il faut que vous m'épousiez, puisque vous me l'avez promis; mais comme celui à qui je parle est l'homme du monde qui a le plus d'esprit, je suis sûre qu'il entendra raison. Vous savez que, quand j'étais bête, je ne pouvais néanmoins me résoudre à vous épouser; comment voulez-vous qu'ayant l'esprit que vous m'avez donné, qui me rend encore plus difficile en gens que je n'étais, je prenne aujourd'hui une .décision que je n'ai pu prendre dans ce temps-là? Si vous pensiez tout de bon à m'épouser, vous avez eu grand tort de m'ôter ma bêtise, et de me faire voir plus clair que je ne voyais."
-" Si un homme sans esprit", répondit Riquet à la houppe,"serait bien reçu, comme vous venez de le dire, à vous reprocher votre manque de parole, pourquoi voulez-vous, Madame, que je n'en use pas de même, dans une chose où il y va de tout le bonheur de ma vie? Est-il raisonnable que ceux qui ont de l'esprit soient d'une pire condition que ceux qui n'en ont pas? Pouvez-vous le prétendre, vous qui en avez tant, et qui avez tant souhaité d'en avoir? Mais venons au fait, s'il vous plaît: à la réserve de ma laideur, y a-t-il quelque chose en moi qui vous déplaise? Etes-vous mal contente de ma naissance, de mon esprit, de mon humeur, et de mes manières?"
-"Nullement", répondit la princesse, "j'aime en vous tout ce que vous venez de me dire."
-"Si cela est ainsi", reprit Riquet à la houppe, "je vais être heureux, puisque vous pouvez me rendre le plus aimable de tous les hommes."
-"Comment cela se peut-il ?" lui dit la Princesse.
-"Cela se fera", répondit Riquet à la houppe, "si vous m'aimez assez pour souhaiter que cela soit; et afin, Madame, que vous n'en doutiez pas, sachez que la même fée qui au jour de ma naissance me fit le don de pouvoir rendre spirituelle qui me plairait, vous a aussi fait le don de pouvoir rendre beau celui que vous aimerez, et à qui vous voudrez bien faire cette faveur."
-"Si la chose est ainsi", dit la princesse, "je souhaite de tout mon coeur que vous deveniez le prince du monde le plus beau et le plus aimable; et je vous en fais le don autant qu'il m'est possible.''

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La princesse n'eut pas plus tôt prononcé ces paroles, que Riquet à la houppe parut à ses yeux l'homme du monde le plus beau, le mieux fait, et le plus aimable qu'elle eût jamais vu. Quelques-uns assurent que ce ne furent point les charmes de la fée qui opérèrent, mais que l'amour seul fit cette métamorphose. Ils disent que la princesse ayant fait réflexion sur la persévérance de son amant, sur sa discrétion, et sur toutes les bonnes qualités de son âme et de son esprit, ne vit plus la difformité de son corps, ni la laideur de son visage, que sa bosse ne lui sembla plus que le bon air d'un homme qui fait le gros dos; et qu'au lieu que jusqu'alors elle l'avait vu boiter effroyablement, elle ne lui trouva plus qu'un certain air penché qui la charmait; ils disent encore que ses yeux, qui étaient louches, ne lui en parurent que plus brillants, que leur dérèglement passa dans son esprit pour la marque d'un violent excès d'amour, et qu'enfin son gros nez rouge eut pour elle quelque chose de martial et d'héroïque. Quoi qu'il en soit, la princesse lui promit sur-le-champ de l'épouser, pourvu qu'il en obtint le consentement du roi son père. Le roi ayant su que sa fille avait beaucoup d'estime pour Riquet à la houppe, qu'il connaissait d'ailleurs pour un prince très spirituel et très sage, le reçut avec plaisir pour son gendre. Dès le lendemain les noces furent faites, ainsi que Riquet à la houppe l'avait prévu, et selon les ordres qu'il en avait donnés longtemps auparavant.